anthropologie, corps, sexe, culture par philippe liotard - anthropo-body.com

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dimanche 4 octobre 2009

Modifications corporelles, tatouages, piercings, implants sous contrôle médical ?

Les modifications corporelles ne cessent d'alimenter les émissions télévisées. Ainsi, le Magazine de la santé a-t-il consacré (le 16/10/2008) un nouveau dossier, intitulé: Body-Art: Le corps transformé Ce dossier reprend des idées déjà développées par la même équipe selon laquelle les pratiques de modification corporelle devraient être encadrées, sinon réalisées par le corps médical.

S'agit-il d'un nouveau marché de l'apparence? Après la chirurgie plastique (qualifiée à tort d'esthétique), voilà un champ de compétence qui permettrait de configurer de nouveaux établissements dont la vocation serait de modifier les apparences, depuis la chirurgie jusqu'au tatouage, établissements qui tireraient leur légitimité de ses professionnels, titulaires d'un doctorat de médecine...

Alors, les dermatologues à l'assaut des bodmods? Les implants conventionnés? Les scarifications médicalisées? Sans oublier le discours du psychiatre pour rationaliser toutes ces interventions au nom de la souffrance des patients ainsi institués?

Il y a beaucoup de confusions à vouloir entrer dans le domaine de la pathologie des actes qui s'inscrivent dans un ensemble de pratiques culturelles de construction et d'affirmation de soi. Le discours médical et les pratiques qu'il justifie génèrent une normalisation des apparences. Les affirmations comme "je ne suis pas contre le tatouage ou le piercing" se prolongent toujours par un "mais". Le "mais" médical est-il plus légitime que celui des artisans de la chair qui dénoncent depuis longtemps les marchands de piercing surfant sur la vague de la mode pour inciser à la chaîne?

Par ailleurs, même si – dans le reportage – le psychiatre distingue clairement une scarification produite dans un salon de modification corporelle par un professionnel de la chair, d'une auto-mutilation produite dans l'intimité par une personne en souffrance, le montage induit une vision angoissante des pratiques de transformation de l'apparence. D'ailleurs les termes qu'il emploie sont confus, tout psychiatre qu'il soit: une scarification n'est pas une auto-mutilation. Parler d'auto-mutilation, c'est caractériser un acte qui est tourné contre soi. Réaliser une scarification (je parle des scarifications contemporaines librement choisies par opposition aux scarifications traditionnelles imposées aux membres d'un groupe), c'est produire un acte qui s'inscrit dans la construction de soi.

lukasEnfin (pour le moment), l'interprétation psychanalytique du reportage est assez amusante. Les implants, les tatouages (un peu trop voyants et aux motifs s'éloignant du coeur, de la rose ou du dauphin) seraient des outils pour éloigner autrui, le tenir à distance, lui faire peur, parce que les individus ainsi ornés auraient peur eux-mêmes. Et s'ils n'avaient pas peur? Et si c'était une manière de dire, par exemple (mais là je ne voudrais pas aller trop loin dans mon interprétation), j'emmerde les psychiatres, les curés, les profs, les banquiers et les ministres? et si c'était une manière de se construire selon des modèles de l'apparence qui transgressent les normes établies? et si ça n'avait pas d'autre signification que de simplement jouer de et avec son corps? et si ça pouvait se situer du côté du désir?

L'interprétation d'une conduite suppose une connaissance fine de la personne qui adopte cette conduite. Un psychiatre, pas plus qu'un médecin, ne peut attribuer un sens générique à l'usage d'implants, de tatouages (quoique ceux qui figurent des dragons, ça fait quand même un peu peur), de scarifications, de piercings. Sauf à projeter ses propres normes, ses propres préjugés sur la question, ce qui se fait allègrement dans ce reportage "Body-Art: Le corps transformé", au nom du savoir médical.

Pour prolonger la réflexion:

deux articles de la revue Quasimodo:

Corps en Kit

Le poinçon, la lame et le feu: la chair ciselée

• David Le Breton, La Peau et la Trace. Sur les blessures de soi, Éditions Métailié, 2003

• David Le Breton, L'adieu au corps, Éditions Métailié, 1999

• Stéphanie Heuzé (dir.) "Changer le corps ?", Editions la Musardine, 2000

jeudi 24 septembre 2009

Le Baiser de l'artiste revisité: Très sensuelle et très controversée performance de Satomi et Lukas Zpira à la Demeure du Chaos, dans le cadre de la 2nde Borderline Biennale

Après la proclamation de la République du Chaos

Bannière Republique du chaos

et la Déclaration des Citoyens du Chaos le 9/9/9 pour l'ouverture de la seconde Borderline Biennale, après la performance dans le bunker de la Demeure du Chaos de Xénomorph, après la venue de Norman Spinrad, c'était au tour de Satomi et Lukas Zpira d'offrir une performance inédite. Lukas&Satomi

Librement inspirés du Baiser de l'artiste, créé par Orlan en 1977, Lukas Zpira et Satomi ont accueilli plus de cent-vingt personnes dans l'intimité du bunker de la Demeure du Chaos, à Saint-Romain au Mont d'Or, près de Lyon. Là, ils ont offert baisers et caresses aux spectateurs, passant un à un entre leurs mains. Cette relecture sensuelle et dénudée rompt avec les spectacles montés jusqu'ici par Lukas Zpira et Satomi. Exposés nus, ornés de leurs tatouages, piercings et implants, sans aucune barrière avec le public, ils ont surpris par leur invitation au contact. Au moment où pas loin de là se déroule une biennale qui, quoiqu'en disent les organisateurs, s'adresse à un public pour qui l'art est affaire d'intellect, le couple d'artiste a rappelé que l'art pouvait être charnel, très charnel. satomi

Le sourire des participants au sortir du bunker en disait long sur la belle surprise qui avait été la leur: une brève invitation au plaisir, silencieuse mais d'autant plus pressante que les corps invitaient au contact.

Il y avait d'Orlan dans le prétexte, mais aussi d'Annie Sprinkle dans l'invitation au sexuel, de Ron Athey (les perles dans Solar Anus)...

Il y avait aussi tout un travail sur le regard, l'image.

Chaque membre du public était triplement voyeur.

D'abord par la caméra qui lui était mise entre les mains et avec laquelle il pouvait filmer ce qu'il voyait en entrant dans l'espace.

Puis, par son propre regard de spectateur-acteur impliqué dans la performance et partageant l'espace et le temps avec Satomi, Lukas Zpira et les deux ou trois autres personnes qui traversaient le lieu au même moment (il pouvait d'ailleurs être voyeur de lui-même agissant et voyant, en (se) regardant faire sur l'écran placé dans le bunker).

Enfin, une fois sorti, le public pouvait porter le regard sur les autres, les suivants, ceux qui passaient entre les bras des artistes et recevaient leurs baisers, à l'extérieur, à partir d'un écran qui retransmettait ce qui se passait à l'intérieur.

Première performance de ce genre pour Satomi et Zpira qui ont réalisé une véritable performance, par l'accueil et la rencontre de 120 personnes, avec les aléas de chaque rencontre, avec les tensions immanquables, avec les angoisses face aux inconnus, avec le temps dont ils perdent la représentation...

A suivre... ici ou sur le site de la Borderline Biennale, de la Demeure du Chaos, sur la Spirale (le magnifique webzine de Laurent Courau consacré aux contre-cultures) ou encore sur Art Press Agency