anthropologie, corps, sexe, culture par philippe liotard - anthropo-body.com

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

dimanche 6 décembre 2009

Eduquer à la sexualité: enjeux et débats à l'école, comme ailleurs

Les 3 et 4 décembre 2009, la Fédération Laïque de Centres de Planning Familial de Belgique a organisé aux ateliers des Tanneurs, à Bruxelles sa quatrième Université d'Hiver (voir le programme). Elle a été consacrée à une analyse critique de l'éducation à la sexualité et à la vie affective. C'est dans ce cadre que je suis intervenu, pour une conférence intitulée:

« L'amour, le sexe, soi et les autres, à travers les nouveaux moyens de communication: SMS, MSN, FB et autres GSM »

Cette conférence a été construite pour répondre au questionnement du planning familial, tel qu'il a été formulé ci-dessous dans son argument :

« L’éducation à la vie affective et sexuelle ne se limite pas à l’apprentissage de la fécondité et de la contraception, des conduites à risques ou des gestes techniques des relations sexuelles mais inclut forcément une réflexion sur les valeurs et plus précisément sur la valeur que l’on donne ou que l’on prête à l’autre et à soi-même.

Investissant l’espace de l’intime, l’éducation à la sexualité est éminemment culturelle, sociale et politique. La société dans laquelle nous vivons nous conditionne en effet fortement, à travers les lois édictées, les images véhiculées par les médias et la culture, les discours religieux et moraux, voire à travers les règlements d’écoles, etc. Le milieu familial et social, premier lieu d’éducation, nous inculque de façon consciente ou inconsciente les normes et les valeurs qui participeront à faire de nous des hommes et des femmes épanouis dans leur vie amoureuse et/ou sexuelle et respectueux de celle des autres… ou non. Et parmi les multiples acteurs qui construisent nos connaissances, nos valeurs et in fine notre vie sexuelle et affective, les professionnels des centres de planning familial.

En Communauté française de Belgique, ils ont en effet, notamment, pour mission d’organiser des activités de prévention, afin de préparer les jeunes à la vie affective et sexuelle et d’assurer l’information et de susciter la réflexion auprès des adultes, sur ce thème. La Fédération Laïque de Centres de Planning Familial a voulu prendre le temps d’une réflexion large sur le sens de l’éducation à la sexualité au sein de la société. Et, à l’heure où les politiques envisagent de généraliser l'éducation à la vie affective et sexuelle à l’école, en questionner les objectifs, les influences et rôles respectifs des différents acteurs, … et la pertinence. »

Décidément, il se passe plein de choses en Belgique. Et en matière de réflexions et d'outils francophones, on pourrait même se demander si la Belgique n'est pas en train de devenir une sorte de Québec européen sur les questions d'éducation à la sexualité, de lutte contre les violences entre partenaires, etc. L'enchaînement des universités d'hiver du Planning familial fait apparaître comment les problèmes de société qui interfèrent avec l'éducation sexuelle des jeunes sont appréhendés et non pas rejetés (2006: Le plaisir, une question politique?; 2007: 35 ans de lutte entre militantisme et professionnalité; 2008: Diversité d'univers. Sexualité et multiculturalité). De même la brochure Hypersexualisation. Trop, trop tôt, trop vite éditée par Latitude Jeunes (Namur) et disponible sur le site de ressources ifeelgood.be, ou encore la rédaction et la diffusion de la charte bye bye préjugés, attestent d'une multitude d'initiatives en direction de publics divers, initiatives mettant au centre les questions des rapports sociaux de sexe, de la construction des genres, de la persistance des stéréotypes sexuels, des préoccupations identitaires...

La question posée par la quatrième université d'Hiver du Planning familial en Belgique est celle de la pertinence d'une éducation à la sexualité. En France, l'éducation sexuelle est instituée par la circulaire du 23 juillet 1973, ou circulaire Fontanet qui institue une information sur la sexualité (essentiellement en vue de prévenir les grossesses non désirées) et de manière optionnelle une possibilité d'intervenir (en dehors de l'emploi du temps, sous la responsabilité du chef d'établissement et avec autorisation des parents pour les mineurs à l'époque âgés de moins de 21 ans) sur l'éducation sexuelle. La circulaire établie ainsi la distinction entre d'une part une instruction (qui consiste à transmettre des connaissances sur "comment on fait les bébés" pour ne pas en faire) et par ailleurs une éducation, qui, elle, devrait intégrer une discussion sur les normes, les valeurs, les significations associées à la sexualité, dans le but d'aider les parents. Autant dire que si l'instruction a pu par endroits être mise en oeuvre (en général par l'enseignant chargé des sciences au moment du cours sur "la fonction de reproduction") la question de l'éducation est restée bien sagement dans les tiroirs où les chefs d'établissement avaient classé la circulaire.

Trente ans plus tard, la circulaire d'application du 17 février 2003 généralise et rend obligatoire (après plusieurs étapes) l'éducation à la sexualité dans les établissements du premier et du second degré "à raison d'au moins trois séances annuelles et par groupe d'âge homogène" (article 22 du Code de l'Education).

Ceci étant posé, la question demeure de savoir ce qui se fait effectivement dans les établissements secondaires. En l'absence de données précises sur ce point, d'autre questions se posent: que peut-on faire? que doit-on faire? comment le faire...?

Et puis une question plus simple, sans doute préalable aux autres: de quoi parle-t-on quand on parle d'éducation à la sexualité ou d'éducation à la vie affective?

La vie affective, la vie sexuelle sont des réalités qui s'apprennent, pourrait-on dire, sur le tas, sinon sur le tard. Il s'agirait du résultat d'un apprentissage que chacun ferait au fur et à mesure de son histoire et des rencontres qui, depuis sa plus tendre enfance, la jalonnent. Il s'agirait donc d'un apprentissage qui se ferait par soi, en relation avec autrui, un apprentissage qui, loin d'être spontané, se ferait néanmoins sans que l'on n'y prenne garde et parfois malgré soi. Bref, une construction individuelle qui s'élaborerait dans un environnement social.

Et voilà que cette manière d'intérioriser la vie relationnelle, affective, sexuelle doit être infléchie par des choix politiques. Voilà qu'une éducation s'est constituée pour que l'apprentissage soit orienté, conduit vers quelque chose d'autre, considéré comme souhaitable, ou tout au moins conduit en dehors de certains chemins considérés comme problématiques.

La première journée de l'Université d'Hiver a montré l'importance de la définition. Il importe donc de penser la notion d'éducation comme double processus. Et dans un second temps, à partir de cette définition, de s'interroger sur la pertinence et l'impertinence qu'il y a de mettre en oeuvre un programme d'action visant à éduquer les jeunes générations à la vie affective et sexuelle, c'est-à-dire, tout simplement à la vie.

Voilà d'où part ma contribution à cette université d'hiver. L'éducation est un double processus de transmission/intériorisation d'une culture. La transmission des éléments de la culture (qu'il s'agisse d'éléments objectifs ou d'éléments subjectifs) se fait depuis les générations adultes, les institutions et tous les médias vers les jeunes générations. L'intériorisation de ces éléments se fait par les jeune générations qui vont se les approprier.

Déjà, on voit comment le processus est complexe. D'un côté une intention, qui vise à transmettre des choses considérées comme importantes (des savoirs, des modèles de comportements, des idéaux...). De l'autre une réception, qui retient certaines de ces choses tout en les redéfinissant selon des manières de penser, de sentir et d'agir propres à l'époque.

C'est sur cette rencontre que je suis intervenu, entre le désir des adultes de contribuer à l'épanouissement et au bien-être des jeunes générations et celui de ces dernières d'expérimenter leurs propres désirs selon des modalités qui, précisément, ne sont pas nécessairement valorisées par les adultes. Cette rencontre est aussi celle des espoirs (de l'éducation) et des angoisses (à l'égard des jeunes générations). Travailler sur les nouveaux moyens de communication, le web2.0, les téléphones portables (GSM), les réseaux sociaux (tel facebook), les SMS et autres manières d'entrer (ou de rester) en communication avec autrui permet d'articuler tous ces éléments. Cela permet de faire émerger le fait que loin d'être des outils dont il faudrait se méfier, ils permettent aux jeunes qui les manipulent d'expérimenter une vie relationnelle par de nouveaux canaux se caractérisant par l'instantanéité, l'ouverture au monde, l'ubiquité... La circulation des informations (sur le sexe, sur l'amour, sur le couple, sur les filles et sur les garçons) permet aux jeunes de communiquer et d'apporter des réponses aux questions qu'ils se posent là où, trop souvent, les institutions(éducatives, de santé...) apportent des informations à des problèmes formulés par elles-mêmes. L'auto-régulation existe, les systèmes de contrôle collectif, les valeurs n'ont pas disparu et proposent des garde-fous que les jeunes usagers construisent eux-mêmes.

Bien sûr, il y a des risques. Comme il y a des risques à entrer en couple, à faire l'amour, à conduire un engin motorisé. Il y a des risques à s'exposer sur Internet, comme il y en a à manipuler une scie sauteuse. Mais c'est aussi dans l'usage de l'Internet et des réseaux sociaux que l'on apprend à être soi en se confrontant aux autres, à livrer de soi ce que l'on désire montrer à autrui et à recevoir d'autrui des retours permettant de devenir soi.

Eduquer (au sens de transmettre) suppose de savoir ce qui a déjà été appris, notamment lorsque les apprentissages résultent d'influences diffuses comme cela est essentiellement le cas en matière de vie relationnelle, affective ou sexuelle. Par conséquent, avant de juger une "culture jeune", avant de s'angoisser devant des usages qui nous dépassent ou dont nous n'avons pas connaissance, importe-t-il d'observer. Sur le sexe, sur l'amour, les adolescents et les adolescents savent des choses, sur les relations entre les garçons et les filles aussi. Ce qui compte, en matière d'éducation, c'est de s'appuyer sur ces réalités, qu'elles nous plaisent ou non, pour amener les jeunes à emprunter d'autres chemins, si nous le jugeons utile et si les jeunes eux-mêmes en perçoivent l'intérêt. Des normes sont nécessaires, des codes comportementaux doivent être posés. Néanmoins, l'on sait qu'il sont d'autant plus efficaces qu'ils ont été appropriés par celles et ceux dont ils vont réguler les comportements.

Alors oui, le débat est ouvert en matière d'éducation. Et pour qu'il soit fécond, regardons ce qui se passe. Sans nous affoler. Et écoutons de même ce que les jeunes générations, toujours habiles à manier les outils que nous leur avons légués par la révolution numérique, ont à nous apprendre.

mardi 6 octobre 2009

Sport, racisme, homophobie... petite chronique de l'aversion ordinaire

Le week-end dernier (4 octobre 2009), une équipe de football a refusé de jouer contre le Paris-Foot Gay, au nom de ses convictions. L'affaire a été rapportée jusque sur le site du quotidien l'Equipe, pourtant peu intéressé par les réalités sportives ordinaires. Ce refus de jouer s'est produit trois semaines après un débat sur l'homophobie dans le sport organisé le 13 septembre à Paris à l'initiative de la Fédération Sportive Gaie et Lesbienne.

Les faits relèvent d’une réalité sportive ordinaire. Il ne s'agit pas de sport de haut niveau, de football spectacle où les propos et les banderoles homophobes ne paraissent choquer personne et, au contraire, participer à une sorte de culture de l’humiliation. Il est ainsi possible de tendre dans les tribunes d’un club professionnel une bannière sur laquelle peut se lire : "K., on n'est pas raciste, la preuve on t'encule" exhibée lors d'un match de Ligue 2 de football.

Kebe-Bastia

Il s’agit d’une homophobie banale qui se traduit par le simple refus de jouer avec... Mais avec qui au fait ? Avec des joueurs présumés homosexuels. Tout cela en raison du nom du club, Paris Foot Gay… Peut-on pourtant seulement imaginer une telle attitude vis-à-vis d’un club appelé USJO des Arméniens de Valence, ou AS Algérienne ? Peut-on projeter les conséquences d’une telle décision si les Musulmans Bosniaques de Mostar refusaient de jouer contre l’Union Sportive Serbe de la ville ? A n’en pas douter cela indiquerait de graves tensions résultant de la guerre encore proche en ex-Yougoslavie. Mais là, à Paris, lors d’une rencontre entre clubs amateurs, sans enjeu sportif, que signifie ce refus de jouer avec ?

Plus particulièrement, que signifie jouer « avec des pédés » ? ou plutôt « contre des pédés » ? Parce que le « jouer avec », à vrai dire, personne ne peut jurer que ça ne lui est jamais arrivé… tant l’homosexualité reste secrète dans les sports collectifs pratiqués par des hommes. Que signifie ce refus de jouer avec des personnes dont il est imaginé – par ceux qui ont produit ce refus – qu’elles ne sont pas comme « nous » ? Car cette affaire est bien une affaire de « nous », une affaire d’identité et non pas une affaire d’intimité.

A l’évidence, aucun autre refus n’aurait pu être ne serait-ce qu’imaginable. Refuser de jouer contre une équipe lyonnaise quand on est stéphanois ? contre une équipe d’une cité HLM quand on vient d’un village résidentiel ? contre le Gazelec quand on est des PTT ? Cela ne tient pas. Et c’est précisément parce que cela ne tient pas que cette affaire est exemplaire.

Refuser de jouer contre une équipe parce qu’on suppose qu’elle est composée d’homosexuels et essentiellement d’homosexuels (ce qui n’est pas le cas), et argumenter ce refus au nom de convictions religieuses, voilà un véritable analyseur des réalités sociales. C'est à cette analyse que participent les réflexions qui suivent.

Que révèle ce refus de jouer un match de football amateur ?

Pour y répondre, j’ai parcouru les commentaires laissés en ligne après les articles de Libération, du Monde, du Figaro, de L’équipe. Il est déjà aisé de constater que cette information de peu d’importance a priori (il s’agit d’un match de football amateur, de ce football amateur dont on ne parle jamais) est la plus commentée de la semaine. Au matin du 8 octobre 2009, on compte dans Libération, 741 commentaires (le second article le plus commenté en compte 360) ; dans le Figaro, 176 commentaires (le second en compte 117) ; dans le Monde 84 commentaires, dans l’Equipe 202 commentaires (troisième article le plus commenté). En l’absence d’une analyse approfondie, je m’en tiendrai à trois réflexions :

Ces réactions expriment d’abord la capacité à réagir sans savoir de quoi il est question. La méconnaissance est au fondement de la plupart d’entre elles. Ceci est très intéressant car il est alors possible de comprendre comment se posent les questions et sur quoi s’établissent les jugements de valeurs spontanés.

La seconde chose que l’on peut lire de ces réactions spontanées, c’est le rapport à la norme qu’elles expriment. La notion de communautarisme fonctionne alors comme révélateur d’un ordre social par rapport auquel se situent de nombreuses contributions.

Enfin, après la méconnaissance et le rapport à la norme, de nombreuses réactions expriment une aversion ordinaire à l’égard de groupes sociaux discriminés. Racisme et homophobie se rejoignent ainsi dans des commentaires qui hiérarchisent les haines et les peurs de l’autre. Du refus de jouer contre une équipe dont l’appellation évoque une orientation sexuelle non conforme, les commentaires glissent vers un affrontement communautaire résumé par les titres « Musulmans contre Gays ».

1 - De la méconnaissance

Le premier élément de méconnaissance se traduit par la surprise d’apprendre qu’il existe un club appelé Paris Foot GAY. Cette surprise se prolonge autour de l’idée qu’il existe un club composé de Musulmans pratiquants. De celui-ci je ne parlerai pas n’ayant pas d’informations précises. Il arrive parfois que suive une litanie d’imbécillités demandant « pourquoi pas une équipe de blondes, de moustachus,… »

Oui, il existe un club appelé Paris-Foot Gay, créé en 2003 dans un but militant qui consiste précisément à lutter contre l’homophobie dans le football, à dénoncer les discriminations (d’autant plus efficaces qu’elles sont souvent discrètes, voire secrètes contrairement à ce qui vient d’être rapporté). Je n’en dirai pas plus, ce club possède un site expliquant son projet.

Mais il existe aussi une Fédération Sportive Gaie et Lesbienne (FSGL), il existe des Gay Games réunissant tous les quatre ans plusieurs milliers d’athlètes…

Ah bon ? mais pourquoi ?

Pourquoi, alors qu’« ils » revendiquent le respect, qu’« ils » combattent la discriminations se marginalisent-« ils » « eux »-mêmes (« ils » et « eux » étant à comprendre comme « les gays ») ? Voilà une des questions qui se retrouve dans les commentaires. Et s’« ils » se marginalisent, « ils » ne récoltent que ce qu’« ils » ont semé. En voici une conclusion simpliste. Simpliste mais logique… Logique simplifiée par la méconnaissance.

Encore une fois, il suffit de prendre le temps de consulter les sites de la FSGL ou de la Fédération des Gay Games pour saisir le projet et comprendre qu’il ne s’agit pas de repli sur soi, que les clubs comme les manifestations sont ouverts à toutes et à tous. Il suffit de se renseigner pour s’apercevoir que les valeurs défendues sont l’inclusion, la participation et le fait de donner le meilleur de soi, que finalement, ce qui compte dans ces structures, c’est le désir de jouer ensemble, c’est le respect des autres et de leurs différences. Il suffit aussi de lire Sport et homosexualités, le petit bouquin que j’ai dirigé pour en savoir plus sur le mouvement sportif homosexuel et l’homophobie et dont vous pouvez lire l'introduction.

Quoiqu’il en soit, la méconnaissance est révélatrice de ce qui fait réagir : la question identitaire, la question de l’ordre social, la question aussi du vivre ensemble.

2 – Communautarisme

Après le refus de jouer, l'affaire pourrait en rester là. Là, c'est-à-dire à une plainte devant la HALDE pour discrimination, c'est-à-dire pour un traitement différencié en raison d'une caractéristique tombant sous le coup de la loi, ici, en l'occurrence, l'orientation sexuelle. Mais les choses se compliquent car l'équipe qui a refusé de jouer contre le Paris-Foot Gay est une équipe qualifiée (par la presse et ses commentateurs) de « communautaire », composée de joueurs musulmans se déclarant pratiquants.

L'acte homophobe caractérisé (il n'est pas question ici de le nier, au contraire) est-il plus grave s'il est produit par une équipe de Musulmans? s'il est justifié par des convictions religieuses? L'aversion pour les homosexuels est-elle plus profonde en ce cas?

La démonstration d'une homophobie ordinaire dans le sport se transforme en stigmatisation des Musulmans et des équipes qualifiées de « communautaires » et paraît soulever une peur (l’islamophobie) bien plus forte que l’homophobie. Les commentaires indiquent comment s'est produit un glissement, depuis la dénonciation légitime de l'homophobie vers le racisme à l'égard des Musulmans. Le titre des articles construit une opposition entre groupes « Musulmans, ils refusent de jouer contre une équipe gay » (le Figaro), « Un club musulman refuse de jouer contre le Paris Foot Gay » (Le Monde)... Ce qui reste de l’information première est celle-ci : des musulmans refusent de jouer contre des homosexuels. D’où le glissement vers les dangers de l’Islam, vers la stigmatisation (souvent haineuse) des Musulmans.

Le racisme prend le pas sur l’homophobie.

racisme2 ((/public/.logo_crh_s.jpg racisme1

Certes, sur la quantité de commentaires, il y en a de nombreux qui déplorent tout rejet de l’autre, qui dénoncent les discriminations dont sont victimes les musulmans comme les homosexuels. Mais l’impression qui s’en dégage se situe du côté d’une hiérarchisation des rejets. Et surtout d’une incantation lancinante au « repli communautaire », ce repli qui semble tellement inquiéter celles et ceux qui n’ont pas besoin de se replier, tant ils occupent la scène de la domination sociale, politique, économique, voire culturelle. Cette vision «communautariste » du monde, cette incantation qui revient, de façon lancinante, à chaque fois qu’un groupe social dominé s’organise en propre, atteste de l’aveuglement devant les conditions qui rendent nécessaire (parfois même pour des raisons de sécurité) cette organisation. Jouer entre soi, c’est aussi se protéger des autres. Cacher son homosexualité au sein d’une équipe de football, c’est se préserver. D’où la création du Paris Foot Gay.

3 – Aversion ordinaire

Cette information vouée à l’invisibilité (un match de football, ne relevant même pas de la Fédération Française de Football, n’a pas eu lieu) se transforme ainsi en un indicateur des seuils sociaux de tolérance à l’égard de l’expression de la haine. Les insultes à caractère communautaire n’ont pas toutes le même poids. « Sale arabe », « sale juif », « sale nègre » constituent des propos aujourd’hui indéfendables, contrairement à « sale pédé », « sale gouine » ou « salope » (qui pourrait se traduire par « sale femme »)...

Elle atteste aussi de la manière dont la rencontre avec l’autre, même sur un terrain de jeu, est difficile. C’est une aversion ordinaire qui est à l’origine de tout ça. En tant que telle, il importait de la relever. Il ne s’agit pas d’un appel au meurtre. Il s’agit juste de l’impossibilité de rencontrer l’autre, simplement parce qu’il est autre. Cette aversion ordinaire se charge de toutes les angoisses, de toutes les peurs, de toutes les incompréhensions, mais aussi de toutes les certitudes sur ce que doit être un homme, un vrai. La religion prescrit, bien sûr, mais dans les commentaires homophobes qui ont accompagné l’information, bien peu argumentent à partir de références religieuses.

Ce qui précède rappelle la valeur du sport pour analyser le social. Et ceci, précisément parce que le sport est paré de vertus. Les commentaires qui déplorent le refus de jouer le font au nom de ce que « devrait » être le sport. Cet idéal intériorisé d’une pratique respectueuse de soi et d’autrui, d’une pratique « rapprochant » les individus, etc. Or, ce qui s’est produit dans cette histoire, c’est que l’on a aussi eu affaire à une des conséquences du sport : l’opposition entre groupes. Dès lors que s’institue un match : deux camps se délimitent. Il est alors possible que les croyances, les stratégies identitaires, les sentiments d’appartenance se fassent plus fort que le jeu, ou plutôt soient exacerbés par le jeu qui impose de jouer contre. Si l’on en croit les dernières informations, le match pourrait se rejouer.

Et si, au lieu de s’affronter, les deux équipes n’en formaient plus qu’une, répartissant leurs joueurs de façon aléatoire pour jouer véritablement ensemble ?

pour prolonger le débat:

un article de Clémentine Blézeau pour Yagg

un article de Didier Lestrade pour Minorités

un article d'Arlindo Constantino sur le communautarisme pour Minorités