anthropologie, corps, sexe, culture par philippe liotard - anthropo-body.com

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mardi 10 novembre 2009

Chute du mur de Berlin, Histoire et Enseignement. Je n'étais pas à Berlin en 1989

En novembre 1989, j'étais enseignant au collège des Mureaux. Enseignant d'EPS, baskets, survet, casquette. Enseignant, donc et à ce titre, admis à passer le temps entre deux cours en salle des professeurs avec mes prestigieux collègues. Nous étions peu d’agrégés mais j’avais compris – que je le veuille ou non – qu’à ce titre je faisais partie d’une élite institutionnelle à défaut d'appartenir à une élite pédagogique.

En novembre 1989, j’étais donc jeune agrégé au collège Paul Verlaine des Mureaux. «Pour un premier poste t’es bien tombé» m’avait-on dit ironiquement. Oui, j’étais bien tombé. Je venais depuis Paris par le train en longeant la Seine et le collège portait le nom d’un poète.

En mai 1990, tout le monde savait que le Mur était tombé. Un jour que j’étais assis en salle des professeurs à lire, sans doute de la philosophie, de la sociologie, de l'histoire ou bien encore un roman, j’écoutais distraitement mes collègues professeurs d’histoire se plaindre des élèves. Je ne me souviens pas si les deux étaient agrégés (nous étions quatre dont deux d'histoire). Peu importe. Celui qui parlait l’était. Son savoir historique était immense, ou plutôt son savoir historique académique était immense. Il avait passé l’année à se plaindre des élèves, ces incultes parfaits qui savaient et comprenaient moins de choses qu’un jeune agrégé suffisant.

En mai 1990, donc, les élèves de troisième se préparaient au Brevet. Et ils posèrent une question à leur enseignant. Laissons-le raconter. Nous sommes, je vous le rappelle, en salle des professeurs du collège.

« Qu’est-ce qu’ils sont bêtes. Tu sais ce qu’ils m’ont demandé ? avait-il interrogé son collègue enseignant d’histoire lui-même qui ne savait pas…

« il y en a un qui m’a demandé :

— ''monsieur, qu’est-ce qu’il faut dire au brevet pour le Mur de Berlin ? '' — comment ça qu’est-ce qu’il faut dire ?

ben vous nous avez appris qu’il y a un mur et maintenant, il n’y en a plus… »

L’enseignant commente à son collègue : « Tu te rends compte ? Ils sont vraiment nuls ».

J’ai arrêté de lire. Je n’ai rien dit. Il n'y avait rien à dire. Juste sourire.

Je ne trouvais pas ça nul. Plutôt bien vu. Et en tout cas très révélateur du sens que prenait pour les élèves ce qu’ils apprenaient en classe. Bien sûr, fin 1989 début 1990, personne n’avait pu échapper à une telle information. Et il est plutôt rassurant de savoir que les élèves avaient fait la liaison entre le « vrai » Mur qui n’existait plus et le Mur « scolaire » dont ils avaient appris l’existence dans un chapitre de leur cours sur la Guerre froide.

Voilà mon souvenir de la chute du Mur. La surprise d’un enseignant face à la question naïve d’un élève qui lui indiquait pourtant comment se construit le savoir scolaire, contre le savoir que l’on se construit soi, avec les moyens du bord. L’élève en question avait pourtant bien appris au moins deux choses. D’abord sa leçon d’histoire, telle que le prof la lui avait faite et telle que son manuel d’histoire la racontait. Ensuite qu’au collège, ce qui compte pour avoir une bonne note, c’est de dire ce que l’on a appris au collège.

vendredi 16 octobre 2009

Corps transformé, corps autogéré: débat autour de la question trans. Depuis Montpellier. Première journée.

Aujourd'hui 16 octobre 2009 débutent à l'université Montpellier 1 les secondes Assises du Corps Transformé. Les premières avaient été consacrées au visage et à la chirurgie. Cette fois-ci, elles s'intitulent "Regards croisés sur le genre". Avant même leur tenue, elles ont donné lieu à la mise en place de contre-assises, les Assises des corps autogérés, organisées à l'initiative de plusieurs associations militant pour la reconnaissance et le respect des personnes trans ou luttant contre la transphobie ou l'homophobie.

Ce face à face s'est traduit lors de mon arrivée à l'accueil des Assises:

« Bonjour, vous êtes intervenant ?

– Oui

– Alors on va vous donner un badge intervenant qu’il faudra garder toute la journée. Parce que vous avez vu qu’on a des petits problèmes de sécurité.

– Ah bon ?

– Oui, tout à l’heure on a eu une petite manifestation. »

Je comprends mieux les vigiles, à l'entrée de la faculté de droit, en costume-cravate-oreillette.

Durant les dernières interventions de la matinée, on entend depuis l’amphithéâtre les cris de la manifestation, « ni homme, ni femme : transpédégouines ». De manière assez ironique, les slogans se font entendre au moment de l’intervention très pertinente de Claire Nihoul Fekete, pédiatre chirurgienne travaillant sur les malformations sexuelles de l’embryon.

Ce que j'ai gardé de cette première partie des Assises du corps transformé, ce sont d'abord les tensions – dans l'amphithéâtre – entre certaines formes de savoir ou plutôt entre différents rapports au savoir. Organisées de manière à confronter les points de vue entre scientifiques, les Assises proposent une transversalité des approches, une complémentarité des savoirs. Il n'est donc pas question de hiérarchiser le propos d'un chirurgien par rapport à celui d'un historien de l'Empire byzantin ou celui d'un juriste par rapport à ce que dirait une sociologue ou un philosophe. Ce genre de colloque donne au contraire la possibilité de différencier et d'articuler les différents niveaux d'une même réalité.

Ce qui se passe, c'est l'opposition entre deux postures parmi les scientifiques présents. Ils y a celles et ceux qui savent et qui le disent. Leur savoir paraît ne pas pouvoir être mis en cause. Ce sont les sujets sachant sur... en l'occurrence la transsexualité (j'utilise ce terme impropre pour l'instant, car c'est un peu celui qui a paru être utilisé de la manière la plus spontanée). Et puis, il y a une autre posture épistémologique. Il s'agit de chercheuses et de chercheurs qui connaissent bien un domaine – "leur" domaine (qui peut être la chirurgie néo-natale, les eunuques de Constantinople, les rites Amérindiens...) – et qui affirment ne rien connaître, ou pas grand chose, à la question de la transsexualité. Et pourtant, ils apportent beaucoup à la réflexion. Et je me suis demandé pourquoi ils apportaient autant, alors que celles et ceux qui parraissent être celles et ceux qui savent sur... produisaient une sorte de malaise dans leurs affirmations.

La conclusion à laquelle j'en suis arrivé pour l'instant (conclusion qui reste à approfondir) tient dans l'idée que peut-être les personnes qui ont exposé leur savoir sans l'accompagner de la prétention d'apporter une réponse définitive étaient aussi celles dont le propos était le plus expurgé de jugements de valeurs, de catégorisations binaires et qui, de plus, laissaient une grande place au questionnement.

Bon, la journée n'est pas finie.

Il me reste à restituer le fonds des Assises qui, d'ailleurs, sont intitulées "Regards croisés sur le genre"... et non pas "Regards croisés sur la transsexualité". Pourquoi a-t-on glissé sur cette thématique, aussi confuse que passionnée ? Et puis, au fait, de quoi est-il question ?

ça y est. La première journée s'est terminée. Dehors, face à l'entrée de la fac de droit, ont été collées quelques affiches où il est question de transphobie, de silence meurtrier. Un tract a été distribué, que je n'ai pas eu, intitulé "Faux experts / Vrais menteurs". La question du savoir encore, mais posée autrement. Du dehors. Et qui vient comme une dénonciation.

Je m'interroge sur ce qu'il y a lieu de dénoncer dans ce que j'ai entendu. Je veux dire dans les communications qui ont été proposées. En fait, pas grand chose.

Au contraire même. J'ai plutôt l'impression que ce que j'ai entendu ne parle ni à la place, ni pour, ni même de personnes transidentitaires. Encore une fois, je parle des communications (Les postures savantes qui m'ont dérangé sont plutôt venues de la salle, des commentaires produits par des "spécialistes" qui ne sont pas encore montés à la tribune) et ces communications parlaient d'autres choses: d'hermaphrodites, d'eunuques, de personnes intersexuées, de voix, de malformations des embryons... Mais pas (ou peu) de transformation. J'y reviendrai.

En revanche, beaucoup de descriptions, judicieuses, précises... Par exemple, la présentation de la fonction des eunuques à Constantinople comme celle des rites chez les Amérindiens apportent un regard sur la manière dont les différences anatomiques sont prises dans un bain culturel qui leur donne du sens et permet aux personnes de se situer dans la société dont elle sont issues.

... à suivre...