Le week-end dernier (4 octobre 2009), une équipe de football a refusé de
jouer contre le Paris-Foot Gay, au
nom de ses convictions. L'affaire a été rapportée jusque sur le site du
quotidien l'Equipe, pourtant peu intéressé par les réalités sportives
ordinaires. Ce refus de jouer s'est produit trois semaines après un débat sur
l'homophobie dans le sport organisé le 13 septembre à Paris à l'initiative de
la Fédération Sportive Gaie et
Lesbienne.
Les faits relèvent d’une réalité sportive ordinaire. Il ne s'agit pas de
sport de haut niveau, de football spectacle où les propos et les banderoles
homophobes ne paraissent choquer personne et, au contraire, participer à une
sorte de culture de l’humiliation. Il est ainsi possible de tendre dans les
tribunes d’un club professionnel une bannière sur laquelle peut se lire :
"K., on n'est pas raciste, la preuve on t'encule" exhibée lors d'un match de
Ligue 2 de football.

Il s’agit d’une homophobie banale qui se traduit par le simple refus de
jouer avec... Mais avec qui au fait ? Avec des joueurs présumés
homosexuels. Tout cela en raison du nom du club, Paris Foot Gay… Peut-on
pourtant seulement imaginer une telle attitude vis-à-vis d’un club appelé USJO
des Arméniens de Valence, ou AS Algérienne ? Peut-on projeter les
conséquences d’une telle décision si les Musulmans Bosniaques de Mostar
refusaient de jouer contre l’Union Sportive Serbe de la ville ? A n’en pas
douter cela indiquerait de graves tensions résultant de la guerre encore proche
en ex-Yougoslavie. Mais là, à Paris, lors d’une rencontre entre clubs amateurs,
sans enjeu sportif, que signifie ce refus de jouer avec ?
Plus particulièrement, que signifie jouer « avec des pédés » ? ou
plutôt « contre des pédés » ? Parce que le « jouer avec », à
vrai dire, personne ne peut jurer que ça ne lui est jamais arrivé… tant
l’homosexualité reste secrète dans les sports collectifs pratiqués par des
hommes. Que signifie ce refus de jouer avec des personnes dont il est imaginé –
par ceux qui ont produit ce refus – qu’elles ne sont pas comme
« nous » ? Car cette affaire est bien une affaire de « nous »,
une affaire d’identité et non pas une affaire d’intimité.
A l’évidence, aucun autre refus n’aurait pu être ne serait-ce qu’imaginable.
Refuser de jouer contre une équipe lyonnaise quand on est stéphanois ?
contre une équipe d’une cité HLM quand on vient d’un village résidentiel ?
contre le Gazelec quand on est des PTT ? Cela ne tient pas. Et c’est
précisément parce que cela ne tient pas que cette affaire est exemplaire.
Refuser de jouer contre une équipe parce qu’on suppose qu’elle est composée
d’homosexuels et essentiellement d’homosexuels (ce qui n’est pas le cas), et
argumenter ce refus au nom de convictions religieuses, voilà un véritable
analyseur des réalités sociales. C'est à cette analyse que participent les
réflexions qui suivent.
Que révèle ce refus de jouer un match de football amateur ?
Pour y répondre, j’ai parcouru les commentaires laissés en ligne après les
articles de Libération, du Monde, du Figaro, de
L’équipe. Il est déjà aisé de constater que cette information de peu
d’importance a priori (il s’agit d’un match de football amateur, de ce football
amateur dont on ne parle jamais) est la plus commentée de la semaine. Au matin
du 8 octobre 2009, on compte dans Libération, 741 commentaires (le
second article le plus commenté en compte 360) ; dans le Figaro,
176 commentaires (le second en compte 117) ; dans le Monde 84
commentaires, dans l’Equipe 202 commentaires (troisième article le
plus commenté). En l’absence d’une analyse approfondie, je m’en tiendrai à
trois réflexions :
Ces réactions expriment d’abord la capacité à réagir sans savoir de quoi il
est question. La méconnaissance est au fondement de la plupart d’entre elles.
Ceci est très intéressant car il est alors possible de comprendre comment se
posent les questions et sur quoi s’établissent les jugements de valeurs
spontanés.
La seconde chose que l’on peut lire de ces réactions spontanées, c’est le
rapport à la norme qu’elles expriment. La notion de communautarisme fonctionne
alors comme révélateur d’un ordre social par rapport auquel se situent de
nombreuses contributions.
Enfin, après la méconnaissance et le rapport à la norme, de nombreuses
réactions expriment une aversion ordinaire à l’égard de groupes sociaux
discriminés. Racisme et homophobie se rejoignent ainsi dans des commentaires
qui hiérarchisent les haines et les peurs de l’autre. Du refus de jouer contre
une équipe dont l’appellation évoque une orientation sexuelle non conforme, les
commentaires glissent vers un affrontement communautaire résumé par les titres
« Musulmans contre Gays ».
1 - De la méconnaissance
Le premier élément de méconnaissance se traduit par la surprise d’apprendre
qu’il existe un club appelé Paris Foot GAY. Cette surprise se prolonge autour
de l’idée qu’il existe un club composé de Musulmans pratiquants. De celui-ci je
ne parlerai pas n’ayant pas d’informations précises. Il arrive parfois que
suive une litanie d’imbécillités demandant « pourquoi pas une équipe de
blondes, de moustachus,… »
Oui, il existe un club appelé Paris-Foot Gay, créé en 2003 dans un but
militant qui consiste précisément à lutter contre l’homophobie dans le
football, à dénoncer les discriminations (d’autant plus efficaces qu’elles sont
souvent discrètes, voire secrètes contrairement à ce qui vient d’être
rapporté). Je n’en dirai pas plus, ce club possède un site expliquant son
projet.
Mais il existe aussi une Fédération Sportive
Gaie et Lesbienne (FSGL), il existe des Gay Games réunissant tous
les quatre ans plusieurs milliers d’athlètes…
Ah bon ? mais pourquoi ?
Pourquoi, alors qu’« ils » revendiquent le respect,
qu’« ils » combattent la discriminations se
marginalisent-« ils » « eux »-mêmes (« ils » et
« eux » étant à comprendre comme « les gays ») ? Voilà une
des questions qui se retrouve dans les commentaires. Et s’« ils » se
marginalisent, « ils » ne récoltent que ce qu’« ils » ont
semé. En voici une conclusion simpliste. Simpliste mais logique… Logique
simplifiée par la méconnaissance.
Encore une fois, il suffit de prendre le temps de consulter les sites de la
FSGL ou de la Fédération des Gay
Games pour saisir le projet et comprendre qu’il ne s’agit pas de repli sur
soi, que les clubs comme les manifestations sont ouverts à toutes et à tous. Il
suffit de se renseigner pour s’apercevoir que les valeurs défendues sont
l’inclusion, la participation et le fait de donner le meilleur de soi, que
finalement, ce qui compte dans ces structures, c’est le désir de jouer
ensemble, c’est le respect des autres et de leurs différences. Il suffit aussi
de lire Sport et
homosexualités, le petit bouquin que j’ai dirigé pour en savoir plus
sur le mouvement sportif homosexuel et l’homophobie et dont vous pouvez lire
l'introduction.
Quoiqu’il en soit, la méconnaissance est révélatrice de ce qui fait
réagir : la question identitaire, la question de l’ordre social, la
question aussi du vivre ensemble.
2 – Communautarisme
Après le refus de jouer, l'affaire pourrait en rester là. Là, c'est-à-dire à
une plainte devant la HALDE pour
discrimination, c'est-à-dire pour un traitement différencié en raison d'une
caractéristique tombant sous le coup de la loi, ici, en l'occurrence,
l'orientation sexuelle. Mais les choses se compliquent car l'équipe qui a
refusé de jouer contre le Paris-Foot Gay est une équipe qualifiée (par la
presse et ses commentateurs) de « communautaire », composée de joueurs
musulmans se déclarant pratiquants.
L'acte homophobe caractérisé (il n'est pas question ici de le nier, au
contraire) est-il plus grave s'il est produit par une équipe de Musulmans? s'il
est justifié par des convictions religieuses? L'aversion pour les homosexuels
est-elle plus profonde en ce cas?
La démonstration d'une homophobie ordinaire dans le sport se transforme en
stigmatisation des Musulmans et des équipes qualifiées de
« communautaires » et paraît soulever une peur (l’islamophobie) bien
plus forte que l’homophobie. Les commentaires indiquent comment s'est produit
un glissement, depuis la dénonciation légitime de l'homophobie vers le racisme
à l'égard des Musulmans. Le titre des articles construit une opposition entre
groupes « Musulmans, ils refusent de jouer contre une équipe gay »
(le Figaro), « Un club musulman refuse de jouer contre le Paris
Foot Gay » (Le Monde)... Ce qui reste de l’information première
est celle-ci : des musulmans refusent de jouer contre des homosexuels.
D’où le glissement vers les dangers de l’Islam, vers la stigmatisation (souvent
haineuse) des Musulmans.
Le racisme prend le pas sur l’homophobie.

Certes, sur la quantité de commentaires, il y en a de nombreux qui déplorent
tout rejet de l’autre, qui dénoncent les discriminations dont sont victimes les
musulmans comme les homosexuels. Mais l’impression qui s’en dégage se situe du
côté d’une hiérarchisation des rejets. Et surtout d’une incantation lancinante
au « repli communautaire », ce repli qui semble tellement inquiéter celles
et ceux qui n’ont pas besoin de se replier, tant ils occupent la scène de la
domination sociale, politique, économique, voire culturelle. Cette vision
«communautariste » du monde, cette incantation qui revient, de façon
lancinante, à chaque fois qu’un groupe social dominé s’organise en propre,
atteste de l’aveuglement devant les conditions qui rendent nécessaire (parfois
même pour des raisons de sécurité) cette organisation. Jouer entre soi, c’est
aussi se protéger des autres. Cacher son homosexualité au sein d’une équipe de
football, c’est se préserver. D’où la création du Paris Foot Gay.
3 – Aversion ordinaire
Cette information vouée à l’invisibilité (un match de football, ne relevant
même pas de la Fédération Française de Football, n’a pas eu lieu) se transforme
ainsi en un indicateur des seuils sociaux de tolérance à l’égard de
l’expression de la haine. Les insultes à caractère communautaire n’ont pas
toutes le même poids. « Sale arabe », « sale juif », « sale
nègre » constituent des propos aujourd’hui indéfendables, contrairement à
« sale pédé », « sale gouine » ou « salope » (qui
pourrait se traduire par « sale femme »)...
Elle atteste aussi de la manière dont la rencontre avec l’autre, même sur un
terrain de jeu, est difficile. C’est une aversion ordinaire qui est à l’origine
de tout ça. En tant que telle, il importait de la relever. Il ne s’agit pas
d’un appel au meurtre. Il s’agit juste de l’impossibilité de rencontrer
l’autre, simplement parce qu’il est autre. Cette aversion ordinaire se charge
de toutes les angoisses, de toutes les peurs, de toutes les incompréhensions,
mais aussi de toutes les certitudes sur ce que doit être un homme, un vrai. La
religion prescrit, bien sûr, mais dans les commentaires homophobes qui ont
accompagné l’information, bien peu argumentent à partir de références
religieuses.
Ce qui précède rappelle la valeur du sport pour analyser le social. Et ceci,
précisément parce que le sport est paré de vertus. Les commentaires qui
déplorent le refus de jouer le font au nom de ce que « devrait » être
le sport. Cet idéal intériorisé d’une pratique respectueuse de soi et d’autrui,
d’une pratique « rapprochant » les individus, etc. Or, ce qui s’est
produit dans cette histoire, c’est que l’on a aussi eu affaire à une des
conséquences du sport : l’opposition entre groupes. Dès lors que
s’institue un match : deux camps se délimitent. Il est alors possible que
les croyances, les stratégies identitaires, les sentiments d’appartenance se
fassent plus fort que le jeu, ou plutôt soient exacerbés par le jeu qui impose
de jouer contre. Si l’on en croit les dernières informations, le match pourrait
se rejouer.
Et si, au lieu de s’affronter, les deux équipes n’en formaient plus qu’une,
répartissant leurs joueurs de façon aléatoire pour jouer véritablement
ensemble ?
pour prolonger le débat:
un article de Clémentine Blézeau pour
Yagg
un article de Didier Lestrade pour
Minorités
un article d'Arlindo Constantino sur le communautarisme pour Minorités