Modifications corporelles, tatouages, piercings, implants sous contrôle médical ?
Par PHL le dimanche 4 octobre 2009, 00:14 - Modifications corporelles - Lien permanent
Les modifications corporelles ne cessent d'alimenter les émissions télévisées. Ainsi, le Magazine de la santé a-t-il consacré (le 16/10/2008) un nouveau dossier, intitulé: Body-Art: Le corps transformé Ce dossier reprend des idées déjà développées par la même équipe selon laquelle les pratiques de modification corporelle devraient être encadrées, sinon réalisées par le corps médical.
S'agit-il d'un nouveau marché de l'apparence? Après la chirurgie plastique (qualifiée à tort d'esthétique), voilà un champ de compétence qui permettrait de configurer de nouveaux établissements dont la vocation serait de modifier les apparences, depuis la chirurgie jusqu'au tatouage, établissements qui tireraient leur légitimité de ses professionnels, titulaires d'un doctorat de médecine...
Alors, les dermatologues à l'assaut des bodmods? Les implants conventionnés? Les scarifications médicalisées? Sans oublier le discours du psychiatre pour rationaliser toutes ces interventions au nom de la souffrance des patients ainsi institués?
Il y a beaucoup de confusions à vouloir entrer dans le domaine de la pathologie des actes qui s'inscrivent dans un ensemble de pratiques culturelles de construction et d'affirmation de soi. Le discours médical et les pratiques qu'il justifie génèrent une normalisation des apparences. Les affirmations comme "je ne suis pas contre le tatouage ou le piercing" se prolongent toujours par un "mais". Le "mais" médical est-il plus légitime que celui des artisans de la chair qui dénoncent depuis longtemps les marchands de piercing surfant sur la vague de la mode pour inciser à la chaîne?
Par ailleurs, même si – dans le reportage – le psychiatre distingue clairement une scarification produite dans un salon de modification corporelle par un professionnel de la chair, d'une auto-mutilation produite dans l'intimité par une personne en souffrance, le montage induit une vision angoissante des pratiques de transformation de l'apparence. D'ailleurs les termes qu'il emploie sont confus, tout psychiatre qu'il soit: une scarification n'est pas une auto-mutilation. Parler d'auto-mutilation, c'est caractériser un acte qui est tourné contre soi. Réaliser une scarification (je parle des scarifications contemporaines librement choisies par opposition aux scarifications traditionnelles imposées aux membres d'un groupe), c'est produire un acte qui s'inscrit dans la construction de soi.
Enfin (pour le
moment), l'interprétation psychanalytique du reportage est assez amusante. Les
implants, les tatouages (un peu trop voyants et aux motifs s'éloignant du
coeur, de la rose ou du dauphin) seraient des outils pour éloigner autrui, le
tenir à distance, lui faire peur, parce que les individus ainsi ornés auraient
peur eux-mêmes. Et s'ils n'avaient pas peur? Et si c'était une manière de dire,
par exemple (mais là je ne voudrais pas aller trop loin dans mon
interprétation), j'emmerde les psychiatres, les curés, les profs, les banquiers
et les ministres? et si c'était une manière de se construire selon des modèles
de l'apparence qui transgressent les normes établies? et si ça n'avait pas
d'autre signification que de simplement jouer de et avec son corps? et si ça
pouvait se situer du côté du désir?
L'interprétation d'une conduite suppose une connaissance fine de la personne qui adopte cette conduite. Un psychiatre, pas plus qu'un médecin, ne peut attribuer un sens générique à l'usage d'implants, de tatouages (quoique ceux qui figurent des dragons, ça fait quand même un peu peur), de scarifications, de piercings. Sauf à projeter ses propres normes, ses propres préjugés sur la question, ce qui se fait allègrement dans ce reportage "Body-Art: Le corps transformé", au nom du savoir médical.
Pour prolonger la réflexion:
deux articles de la revue Quasimodo:
• Le poinçon, la lame et le feu: la chair ciselée
• David Le Breton, La Peau et la Trace. Sur les blessures de soi, Éditions Métailié, 2003
• David Le Breton, L'adieu au corps, Éditions Métailié, 1999
• Stéphanie Heuzé (dir.) "Changer le corps ?", Editions la Musardine, 2000
Commentaires
C'est à la fois amusant et irritant (pour ne pas dire autre chose) de voir à quel point les institutions peuvent être en retard (niveau sociologique, culturel et humain). Elles ont la fâcheuse tendance (tout comme l'être humain de manière général) à ce mettre sur un plan supérieur, nombrilisme etc, a considérer ce qui est différent comme maladif, inférieur... "On a peur de ce qu'on ne connait pas".
Un exemple, les punk d'Allemagne de l'Est et actuellement, les SDF ou les Nomades que l'on prends soit en pitié, soit de haut. Qui nous dit, que ce monde "monopolistique" est le meilleur, et détenteur de la bonne conscience ?