En novembre 1989, j'étais enseignant au collège des Mureaux. Enseignant d'EPS, baskets, survet, casquette. Enseignant, donc et à ce titre, admis à passer le temps entre deux cours en salle des professeurs avec mes prestigieux collègues. Nous étions peu d’agrégés mais j’avais compris – que je le veuille ou non – qu’à ce titre je faisais partie d’une élite institutionnelle à défaut d'appartenir à une élite pédagogique.

En novembre 1989, j’étais donc jeune agrégé au collège Paul Verlaine des Mureaux. «Pour un premier poste t’es bien tombé» m’avait-on dit ironiquement. Oui, j’étais bien tombé. Je venais depuis Paris par le train en longeant la Seine et le collège portait le nom d’un poète.

En mai 1990, tout le monde savait que le Mur était tombé. Un jour que j’étais assis en salle des professeurs à lire, sans doute de la philosophie, de la sociologie, de l'histoire ou bien encore un roman, j’écoutais distraitement mes collègues professeurs d’histoire se plaindre des élèves. Je ne me souviens pas si les deux étaient agrégés (nous étions quatre dont deux d'histoire). Peu importe. Celui qui parlait l’était. Son savoir historique était immense, ou plutôt son savoir historique académique était immense. Il avait passé l’année à se plaindre des élèves, ces incultes parfaits qui savaient et comprenaient moins de choses qu’un jeune agrégé suffisant.

En mai 1990, donc, les élèves de troisième se préparaient au Brevet. Et ils posèrent une question à leur enseignant. Laissons-le raconter. Nous sommes, je vous le rappelle, en salle des professeurs du collège.

« Qu’est-ce qu’ils sont bêtes. Tu sais ce qu’ils m’ont demandé ? avait-il interrogé son collègue enseignant d’histoire lui-même qui ne savait pas…

« il y en a un qui m’a demandé :

— ''monsieur, qu’est-ce qu’il faut dire au brevet pour le Mur de Berlin ? '' — comment ça qu’est-ce qu’il faut dire ?

ben vous nous avez appris qu’il y a un mur et maintenant, il n’y en a plus… »

L’enseignant commente à son collègue : « Tu te rends compte ? Ils sont vraiment nuls ».

J’ai arrêté de lire. Je n’ai rien dit. Il n'y avait rien à dire. Juste sourire.

Je ne trouvais pas ça nul. Plutôt bien vu. Et en tout cas très révélateur du sens que prenait pour les élèves ce qu’ils apprenaient en classe. Bien sûr, fin 1989 début 1990, personne n’avait pu échapper à une telle information. Et il est plutôt rassurant de savoir que les élèves avaient fait la liaison entre le « vrai » Mur qui n’existait plus et le Mur « scolaire » dont ils avaient appris l’existence dans un chapitre de leur cours sur la Guerre froide.

Voilà mon souvenir de la chute du Mur. La surprise d’un enseignant face à la question naïve d’un élève qui lui indiquait pourtant comment se construit le savoir scolaire, contre le savoir que l’on se construit soi, avec les moyens du bord. L’élève en question avait pourtant bien appris au moins deux choses. D’abord sa leçon d’histoire, telle que le prof la lui avait faite et telle que son manuel d’histoire la racontait. Ensuite qu’au collège, ce qui compte pour avoir une bonne note, c’est de dire ce que l’on a appris au collège.