Opportunisme éditorial et Coupe du monde de football
Par PHL le samedi 17 juin 2006, 09:29 - Sport - Lien permanent
La philosophie saisie par le football — un article de Fabrice Pliskin du Nouvel Observateur — 15/06/2006
L'article qui suit (Rédigé par Fabrice Pilskin pour le Nouvel Obs) illustre l'opportunisme éditorial qui consiste à exploiter l'intérêt médiatique du mondial de football. Il permet de noter comment les "intellectuels" ou autres professionnels de la pensée saisissent l'actualité pour vendre leurs analyses (parfois recyclées ou rééditées à cet effet).
Pour prolonger l'analyse, voir aussi l'éditorial d'Ignacio Ramonet dans le Monde diplomatique de juin 2006, "Planète Football".
La philosophie saisie par le football
Vous pouvez lire l'article ci-dessous ou bien sur le site du Nouvel Obs: La philosophie saisie par le football
La tête et les jambes
Coupe du Monde oblige, sociologues, universitaires et écrivains envahissent le terrain : ils publient des ouvrages où le pire côtoie le meilleur. Notre sélectionneur : Fabrice Pliskin
On attendait Ribéry, Drogba, Van Nistelrooy ou Ronaldinho. Voici Montaigne, Descartes, Hegel, Darwin, Marx, Freud. Tels sont les parrains officieux du Mondial 2006. Le football n'est plus un divertissement, ni un freestyle de passements de jambes, ni la récitation sur le zinc d'un nostalgique palmarès. C'est un objet de haute étude théologique, la nouvelle compétence du clerc, un exercice de libre examen bourgeois bohème, une glose infinie, un socle commun d'interrogations altermondialistes.
Contrairement au teamgeist, ballon officiel de la compétition, le concept de ballon ne rebondit pas. N'importe : en marge de la Coupe du Monde, les publications pullulent ; c'est la grande ola du peuple intellectuel. Furieusement tendance, la philosophie sur l'herbe. Sociologues, universitaires, écrivains, ils envahissent le terrain, tels ces supporteurs naturistes, pour marquer les footballeurs à la culotte, transpercer la défense de leur inconscient ou tacler leurs moeurs mercenaires. Ce sont, par dizaines, des ouvrages esthètes ou prise de tête. Dans la Véritable Histoire du football (Gallimard, 13,50 euros), Dominique Noguez se fend, sur le mode potache, d'un dialogue platonicien, d'une méditation cartésienne et d'une illumination rimbaldienne dédiés à la Fifa. Dans la Controverse pied/main (Editions Ere, 9 euros), Xavier de La Porte, journaliste à France-Culture, s'appuie sur Darwin pour éclairer l'origine du football: l'humanité commencerait à jouer avec ses pieds, au moment où elle découvre que la main, enracinée à la patte du mammifère, «n'est peut-être pas le propre de l'homme».
Commençons sans plus tarder la cérémonie et décernons un carton rouge tomate à Jean-Marie Brohm et Marc Perelman: le Football, une peste émotionnelle (Folio, 7,50 euros). On pourrait résumer la thèse de ce livre braillard et d'une constante imbécillité par ces mots: la pédophilie est moins dangereuse que le football.
Les auteurs s'inscrivent «dans la lignée du freudo-marxisme et de la théorie de l'école de Francfort», disent-ils.En réalité, ils semblent plutôt appartenir à cette longue tradition hérétique qui va de Footix aux Spheriks en passant par Goleo VI, ces immémorables mascottes de la Coupe du Monde. Selon Brohm et Perelman, le football est «opium», «barbarie», «narcotisation-chloroformisation des consciences», «moyen de contrôle», «pogrom», «pathologie», «état de soumission à la masse anonyme», «biopathie de la structure psychique», «passion de détruire», «possession», «nécrophilie», «vampirisme», assurent les Nosferatu de la critique.
Prisonniers d'un catenaccio (verrou) doctrinaire, ces deux professeurs comparent le sport de Pelé à l'Inquisition catholique du Moyen Age et au fascisme du xxe siècle. Et ça continue comme ça sur des pages pleines d'une rhétorique rabougrie, grognonne, radoteuse et satisfaite d'elle-même. «Le football est toujours au service des classes dominantes.»
Brohm et Perelman ressemblent à ces mouettes stercoraires dont parlait Cantona dans son fameux haïku («Quand les mouettes suivent les chalutiers, c'est qu'elles savent que des sardines seront jetées à la mer»). Honte au football, donc, cette discipline aphteuse où il y a - horreur - «des vainqueurs et des battus». A la belote, aussi, mon pote.Aveugles que nous sommes, nous étions à mille lieues d'imaginer, vous et moi, que « lire «l'Equipe» est une forme d'autoaliénation»; on se disait: j'arrête quand je veux. Quelle cécité nous avions.
Heureusement, Brohm et Perelman veillent pour nous. Merci les mecs. «En Allemagne, l'espace public sera quadrillé par un dispositif sécuritaire digne d'un état de siège.» Chose étrange, les auteurs n'établissent nulle comparaison entre l'Olympiastadion de Berlin et Guantanamo. Qu'est-ce que c'est que ce travail, messieurs? On se relâche. Mais c'est bien normal d'être un peu fatigué, lorsqu'on lutte sans trêve, comme vous, contre les vampires de la société du football-spectacle. Pour le repos de ces guerriers sur les dents, on prescrira un séjour relaxant au club Artemis, l'établissement de M. Krumeich à Berlin. Dites que vous venez de ma part.
Suite de la remise des trophées. Décernons maintenant le prix du plus joli précis footballistique à l'agréable Dictionnaire passionné du football, de Franck Evrard (PUF, 19 euros). Auteur d'un ouvrage sur la fellation en littérature, cet enseignant (un peu trop) féru de psychanalyse veut s'inscrire dans la tradition phénoménologique du critique littéraire Jean-Pierre Richard. A l'article «Passe», justement, entre une citation de Camus et de Lacan, on trouve cette leste plaisanterie, sans doute d'origine marseillaise : quelle est la différence entre le PSG et une prostituée? «La prostituée, elle, est capable d'aligner trois passes, au moins, dans la soirée.» A l'article «Analité», Evrard écrit gravement: «Sous l'interdiction absolue qui pèse sur les mains du joueur, ne peut-on lire un autre interdit, celui de la masturbation?» Et de citer à l'article «Main» cette analyse du philosophe George Steiner parue dans « le Nouvel Observateur » : «Jamais je n'oublierai l'instant où courant vers le but et touchant le ballon avec sa main, Maradona a hurlé: «C'est la main de Dieu!» C'est le plus grand métaphysicien du siècle!»
On le sait, depuis Pascal, «le nez de Cléopâtre, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé». En lisant Evrard, on se dit que les poteaux, s'ils eussent été ronds, Saint-Etienne aurait battu le Bayern de Munich en 1976, à Glasgow, et toute la face du monde, etc. Dans ces miscellanées, on frappe vainement dans le ballon carré, en cuir élastomère, du plasticien Fabrice Hybert, «dont le destin est de ne jamais rouler». On apprend que dribbler vient du verbe to dribble, tomber goutte à goutte, et que le mot kops, qui désigne les groupes de supporteurs, se réfère à la bataille de Spion Kop pendant la guerre des Boers. On apprend aussi - la chose avait échappé à Judith Butler et à tous les théoriciens de la construction sociale des genres - que la règle du hors-jeu est «un concept que les femmes n'intégreront jamais. C'est le dernier bastion masculin», comme le dit Albert Dupontel dans le film « Monique », de Valérie Guignabodet. On attend le démenti d'Estelle Denis, la compagne du sélectionneur Raymond Domenech, qui présente «100% Foot» sur M6. On lit en pâmoison la brûlante confession de Victoria Beckham: «David préfère la mettre au fond avec moi qu'avec Manchester United.» Vérité romantique que l'indiscrétion des tabloïds, dans leur cruauté, n'a pas toujours corroborée. On découvre « l'Equipier », un roman de François-Guillaume Lorrain, où Jérôme, assistant à la faculté d'Amiens, explique la littérature à ses élèves - des «chômeurs en sursis» - à travers le football : Pelléas devient «un gardien trop lunatique» et Frédéric Moreau de «l'Education sentimentale», de Flaubert, «un avant-centre stérile, cafouilleur, trop frileux dans ses appels de balle». Le héros sera renvoyé par le doyen, un flaubertien hardcore à cheval sur le point-virgule.
La palme de la «roulette» aphoristique revient au Petit Livre vert, une playlist de 400 citations recueillies par le magazine So Foot (Panama, 15 euros). Ce bel objet broché, idéal pour les soirées «On refait le match» entre copines, renferme les mille nuances de l'imaginaire footballistique, de Marguerite Duras à Thierry Henry. Iconoclaste potager: «Zidane a le QI d'une courge», a dit le chanteur Jean-Louis Murat, de souche auvergnate. Iconoclaste communautariste : «Comment se fait-il que 10% de la société française soient autant représentés dans son équipe nationale? Je dirais qu'il y a trop de mecs de souche immigrée en équipe de France» (Murat bis). Tendance fooding : «Quand je jouais pour Argentinos, je cachais toujours un ravioli dans ma barbe, pour pouvoir le manger durant le match», a dit Batista, excoéquipier de Maradona. Chic sadien: «Ramos est un enculé. Et puis, est-ce que c'est normal que, dans un match France-Uruguay, l'arbitre soit mexicain? Nous, on se fait bien enculer. Et avec du gravier en plus», a dit Thierry Roland.
A lire tous ces beaux esprits, demandons-nous enfin si le football, précisément, est beau, au sens où Kant emploie le mot dans sa « Critique de la faculté de juger ». La contemplation de Téléfoot participe-t-elle de ce qu'on appelle l'autonomie de l'expérience esthétique ? Oui, si l'on en croit Hans Ulrich Gumbrecht. Dans Eloge du sport (Maren Sell, 20 euros), le philosophe analyse ce plaisir désintéressé, c'est-à-dire «dépourvu de finalité», qu'inspire à l'amateur, sinon au hooligan, un débordement de Wiltord. Puisse cette beauté pure et sans concept apaiser notre chagrin en cas d'élimination prématurée des Bleus.
A lire aussi
Plumes et crampons, football et littérature, par Patrice Delbourg et Benoît Heimermann, la Table ronde, 420 p., 8,50 euros.
Snake, par Youri Djorkaeff et Arnaud Ramsay, Grasset, 280 p., 17,90 euros.
Roger Milla : sur les traces d’un lion, par Olivier Schwob, Mango Sport, 250 p., 15 euros.
Arsènal Wenger. The Coach, par Xavier Rivoire, Mango Sport, 288 p., 15 euros.
Par Fabrice Pliskin Nouvel Observateur - 15/06/2006