Anarchie par Corps/Anarchy threw the Body
Par PHL le dimanche 26 mars 2006, 22:57 - Modifications corporelles - Lien permanent
Un texte inédit à propos des modifications de l'apparence et de l'ordre corporel
«notre corps est le champ de bataille de l’oppression culturelle»
Le corps atteste de l’appartenance sociale, notamment dans son rapport à la norme. La rectitude, par exemple, résulte d’un apprentissage qui permet d’intérioriser les postures corporelles jugées les plus nobles dans la société, celles du «corps redressé» (Georges Vigarello), postures associées plus ou moins consciemment à des valeurs sociales élevées. Pour le dire simplement, dans nos sociétés, la rectitude du corps présuppose la droiture de l’âme.
À propos de l’apparence corporelle, il est également possible de parler de rectitude. Elle renvoie à une apparence droite, lisse, une apparence qui affirme, au-delà de la rectitude de la posture, le résultat d’un itinéraire socialement adéquat. Une apparence remarquable par sa capacité à ne pas se faire remarquer justement, à passer pour ainsi dire inaperçue. Tout le contraire des apparences construites autour des bodmods (terme américain contractant body et modification, tout en évoquant la question de la mode, c’est-à-dire du caractère d’avant-garde de ces modifications. Une petite précision est nécessaire sur l’association au terme de mode qui sous-entend souvent le caractère éphémère des phénomènes en question. Ces pratiques, ancrées depuis maintenant une vingtaine d’années dans les sociétés occidentales ne paraissent pourtant pas s’épuiser. Elles prennent de nouvelles formes, tout en intégrant les plus anciennes. Par ailleurs, certaines de celles qui paraissaient marginales ou frivoles il y a vingt ans, deviennent aujourd’hui des pratiques courantes dans la mise en image de soi et dans l’ornementation du corps).
Ces quelques idées sur la rectitude rappellent «à quel point le corps est une notion historique» , c’est-à-dire qu’il est le résultat d’une construction sociale, malgré la perception spontanée selon laquelle il est «le plus naturel instrument de l’homme». Ce que l’on appelle corporéité correspond au résultat de cette construction: à l’apprentissage, par chaque individu des techniques, des significations et des valeurs du corps qui lui préexistent, parce qu’elles condensent le travail de la culture. Elle est la manière dont chacun construit son rapport au corps compte tenu de ce qu’il ou elle a intériorisé des significations que la société attribue à telle ou telle manière de se présenter, de se vêtir, de se tenir, etc.
La corporéité d’un individu est ce qui l’inscrit physiquement dans le social, ce qui fait que, dès qu’il paraît dans un endroit, et avant même qu’il ait ouvert la bouche, il produit sur son entourage tout un tas d’effets liés simplement à sa façon de paraître. En ce sens, la corporéité résulte de l’éducation, c’est-à-dire du façonnage des corps réalisé depuis le plus jeune âge en vue d’en faire des corps «adultes», ou pour le dire autrement «normaux», des corps qui portent en eux toutes les normes élaborées au long de l’histoire des sociétés, des corps qui attestent de l’adaptation des individus au monde qui les entoure.
C’est pour cela que les modifications corporelles qui transforment les apparences ou inventent de nouvelles manières d’investir le corps expriment le jeu politique du rapport mise en conformité/marginalité. D’un côté, les modes (vestimentaires, d’ornementation, etc.) qui visent à de conformer aux manières d’être ou de paraître les plus largement partagées, de l’autre l’affichage d’une résistance aux normes sociales, l’adoption d’une attitude et d’une apparence rebelles qui affichent un combat pour des valeurs et pour des usages. Si l’on va plus loin, les modifications corporelles dites extrêmes, celles qui modifient radicalement l’apparence comme celles qui supposent l’engagement d’une vie,– c’est-à-dire un patient travail de construction de soi à travers le modelage conscient de son propre corps – ces modifications posent des questions résolument politiques.
D’abord, parce qu’elles supposent de s’interroger sur ce qui peut sembler, a priori, la plus naturelle des choses pour un homme ou une femme: leur corps. En ce sens, les bodmods rappellent que le corps est une réalité culturelle et que toute action sur le corps produit et mobilise des jugements de valeurs.
Ensuite, en introduisant dans nos sociétés occidentales, des pratiques issues d’autres temps ou d’autres mœurs et notamment de ces mœurs que nos mêmes sociétés ont tenté de «civiliser» lors des périodes coloniales, les modifications corporelles cassent le modèle dominant des apparences. Enfin, en introduisant des contre-pouvoirs par rapport aux ordres institués de la médecine, de l’éducation, des religions, bref, de toutes les institutions qui participent à l’ordonnancement d’une société policée…, de tout ce qui concoure à reproduire l’ordre corporel, les bodmods rappellent la part que peuvent jouer les individus dans les mutations sociales.
Contre le projet de mise en conformité, tel que le réalise l’éducation, s’érige celui de «pirater» le corps (contenu par exemple dans la formule de Lukas Zpira «body hacker», pirate du corps). Ce piratage peut se comprendre comme une entreprise d’anarchie corporelle, ou plus précisément d’anarchie par le corps, qui vise le brouillage des repères actuels et l’accélération des mutations vers ce que j’ai appelé les corps fantasmés du IIIè Millénaires. Ces corps qui se construisent aujourd’hui sont ceux que la science-fiction a décrits, loués ou craints hier. Ils sont aussi ceux que les technosciences rendent aujourd’hui probables, si ce n’est inéluctables; ces corps dont les limites ne sont pas seulement techniques ou organiques mais qui sont aussi celles de nos propres imaginaires.
Ce projet d’anarchie corporelle passe par le détournement conscient et systématique des manières légitimes de modifier le corps, un détournement qui s’affiche par les apparences adoptées. Il fait l’éloge de l’inutilité sociale et repousse les justifications habituelles par lesquelles le corps est modifié (justifications médicales, par exemple; transformations à visées dites esthétiques qui ne sont, le plus souvent, que des tentatives pour mettre le corps au pas, pour le rapprocher des standards de la beauté, pour le fondre dans une apparence convenue). Par le détournement qu’elles opèrent vis-à-vis des significations courantes, ces modifications n’ont (peut-il sembler) pas de portée sociale. Elles ne servent à rien et, en ce sens, elles acquièrent pourtant une utilité majeure comme le rêve, le jeu, le sexe…, toutes ces pratiques non productives et pourtant essentielles à la vie individuelle comme à la vie collective.
Par ailleurs, le projet est mis au service d’un projet individuel. Ce n’est pas l’ordre social habituel qui détermine les orientations à donner au corps, mais les individus qui décident de piloter leur parcours dans le labyrinthe des apparences. Le désir singulier prime, même si ce désir prend son sens au sein de communautés ou de mouvances qui valorisent ce que les groupes sociaux les plus traditionnels considèrent, pour leur part, comme non-sens. La multiplication des itinéraires individuels se positionne ainsi contre tout projet d’unification des apparences et des usages du corps, produisant ainsi un apparent désordre.
Cependant, le projet est anarchiste, aussi, au sens où il ne refuse pas l’ordre corporel en tant que tel mais qu’il travaille à un nouvel ordre corporel multiple, construit précisément par la pluralité des initiatives individuelles et non imposé par une norme sociale jamais totalement définie mais toujours plus ou moins intimement ressentie. Il ne s’agit pas de produire le désordre, d’aller vers le chaos. Le désordre n’est qu’apparent et ne se comprend que par rapport à un ordre des corps perçu comme immuable, parce qu’il est un ordre impensé, un ordre qui s’impose aux individus tout au long de leur éducation et de leurs socialisations successives, l’ordre de la culture qui leur préexistait. Les nouvelles esthétiques, qui résultent des modifications corporelles, apparaissent comme autant de moyen de bousculer cet ordre antérieur. En cherchant non seulement à se singulariser mais surtout à se démarquer des formes d’orthodoxie, bref d’une «norme», les acteurs de ces modifications contestent physiquement l’ordre établi et montrent que ce qui va de soi n’est pas si évident qu’il n’y paraît. Leurs esthétiques produisent en outre des questionnements sur les limites du socialement acceptable en posant la question de ce que l’on peut faire sur le corps. Et, même si elles engendrent des crispations, des rejets parfois très violents (voir par exemple la polémique dans laquelle a été pris Ron Athey aux USA), elles sont là pour exprimer d’autres voies que celles que nos sociétés ont explorées jusqu’à présent.
Les valeurs attribuées à l’apparence sont questionnées en faisant émerger de nouvelles façons d’orner le corps mais aussi de le vivre au quotidien. Les catégories du beau sont questionnées par les piercings ou les tatouages, par les implants ou les scarifications, surtout lorsqu’ils sont arborés sur des parties du corps habituellement masquées ou le plus souvent vierges. Il en résulte des contre-modèles du corps qui rappellent les implications politiques des modifications corporelles dès lors qu’elle se font contre l’ordre institutionnel. Il s’agit alors d’écrire sa propre histoire sur son corps, parfois même contre la loi.
Les nouvelles règles de l’apparence corporelle sont ainsi inventées au fur et à mesure que les possibles sont explorés, que les imaginaires sont libérés du carcan des traditions. Elles obligent à penser la tension entre les enjeux de pouvoir et le jeu des désirs, à discuter le rapport entre mise en conformité ou expression des libertés. L’ordre des désirs individuels se pose contre l’ordre des pouvoirs collectifs, au sein de communautés qui les acceptent, les articulent et les reconnaissent. Tout n’est pas permis, mais l’ouverture vers les possibles du corps peut être exploré.
L’ordre corporel qui en résulte, refuse le pouvoir d’imposition des institutions séculaires (la famille, l’école, les églises, etc.) pour proposer un agencement des apparences qui combine le métissage culturel, le mixage des genres et le croisement des générations. Il n’oppose pas nécessairement les classiques valeurs de la tradition et de la modernité mais les combine, les réinterprète et, au bout du compte, les réinvente.
(Cet article, réalisé pour Body-Art, reprend quelques uns des axes développés dans le n°7 de la Revue Quasimodo, consacrée aux modifications corporelles) Montpellier, le 18 septembre 2002.