D'après la Haut Commissariat aux droits de l'homme de l'ONU, "le terme "torture" désigne tout acte par lequel une douleur ou des souffrances aiguës, physiques ou mentales, sont intentionnellement infligées à une personne aux fins notamment d'obtenir d'elle ou d'une tierce personne des renseignements ou des aveux, de la punir d'un acte qu'elle ou une tierce personne a commis ou est soupçonnée d'avoir commis, de l'intimider ou de faire pression sur elle ou d'intimider ou de faire pression sur une tierce personne, ou pour tout autre motif fondé sur une forme de discrimination quelle qu'elle soit, lorsqu'une telle douleur ou de telles souffrances sont infligées par un agent de la fonction publique ou toute autre personne agissant à titre officiel ou à son instigation ou avec son consentement exprès ou tacite." Convention contre la torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, 1984 A cette définition "légale", il est possible d'ajouter que la torture peut tout à fait s'exercer en dehors de toute autorité "d'état" ou assimilée.

Depuis le 11 septembre 2001, le gouvernement des États-Unis semble cautionner (si ce n'est encourager) la pratique de la torture telle qu'elle est définie ci-dessus (voir sur ce point l'éditorial d'Ignacio Ramonet: Tortures. Que ce soit en Afghanistan, sur la base américaine de Guantanamo, dans la prison d'Abou Ghraib, et plus récemment un peu partout à travers le monde avec les avions clandestins affrêtés par la CIA, le gouvernement américain applique la loi du plus fort. Je ne vais pas alimenter le débat, déjà fourni, sur tous ces cas avérés par diverses sources et reconnus à demi-mots par les autorités américaines (à l'instar de Condoleeza Rice qui a affirmé "que Washington ne soumettrait plus les prisonniers à des traitements cruels à l'étranger" d'après Libération du 7 dec 2005), quand ils n'ont pas donné lieu à des jugements par les tribunaux.

Plus simplement, j'aimerais invoquer l'intérêt de la fiction pour saisir les logiques à l'oeuvre dans la torture érigée en outil d'intérêt national, outil dont le gouvernement américain n'a (hélas) pas le monopole. Ce détour par la fiction se fera une nouvelle fois par l'histoire de Gen d'Hiroshima. Plus précisément, la sortie du tome 7 (le 2 décembre 2005) tombe à pic pour rappeler l'innommable.

Gen continue sa vie après la bombe. Le volume débute à la fin de l'été 1949, quatre ans après l'explosion atomique. Fidèle à la restitution de faits habituellement peu invoqués quand il est question d'Hiroshima, Keiji Nakazawa raconte une histoire sans concession. Cette histoire ne se limite pas à l'effet destructeur de la bombe et aux conséquences à moyen terme des radiations. Elle intègre les séquelles psychologiques et les répercussions de la destructuration du lien social et de l'économie japonaise durant les années qui suivent.

Ainsi, en 1949, Gen continue à survivre, petit chef rassembleur des orphelins avec qui il partage les rires et les larmes de l'enfance. C'est avec deux d'entre eux qu'il va visiter un centre de détention et de torture américain. Arrêtés pour activité de subversion (dont ils n'avaient bien sûr aucune conscience ni aucune intention), ils découvrent l'exercice du pouvoir, tel qu'il s'exerce, en un lieu clos, secret, sans aucune autre valeur que celle qui consiste à soumettre les détenus par la torture physique et psychologique.

Gen parvient à rendre drôle son passage en détention. Son enthousiasme, ses stratégies pour se préparer à souffrir (qui rappellent les exercices d'endurcissement auxquels se livrent les jumeaux dans "le Grand cahier" d'Agota Kristof) permettent d'oublier cet intolérable réalité qui consiste à jouer des corps d'hommes, de femmes et d'enfants jusqu'à les détruire

L'histoire se passe en 1949, dans un pays vaincu et occupé par les États-Unis. Elle montre comment les vainqueurs s'imposent, au nom du bien qu'ils sont persuadés incarner. Elle décrit la manière dont la puissance militaire impose aux vaincus l'idée même que leurs bourreaux sont là pour leur bien.

L'histoire a été écrite à partir de 1973 et publiée sous forme de feuilleton dans un hebdomadaire japonais. Elle a été publiée pour la première fois en France en 1983 et (enfin) rééditée depuis 2003 par Vertige Graphic. C'est une bande dessinée, un manga, l'histoire romancée d'un petit garçon qui, d'une certaine manière, est aussi celle de Keiji Nakazawa. Une histoire, certes poignante, mais insignifiante, comme toute histoire écrite pour la détente, le plaisir, la farniente. Tout le contraire d'une histoire sérieuse, académique, argumentée,...

Néanmoins, la lecture de Gen d'Hiroshima fait apparaître en toute limpidité le caractère inhumain du traitement fait aux populations civiles par les soldats américains, alors même que la guerre est terminée. La fiction suggère ce que l'histoire (je veux dire le travail des historiens soucieux de compredre une réalité) officialisera un jour peut-être.

Les souffrances de l'oppression américaine se lisent dans les bulles qui décrivent l'histoire des hommes de peu (japonais ou coréens), des enfants de rien, des femmes défigurées. Les corps stylisés du manga exposent la douleur aussi efficacement que l'histoire officielle (j'entends pas là l'histoire politique qui fait des Américains les libérateurs) la nie. Ce que montre Gen, c'est ce qu'on ne verra jamais, sauf à intercepter les images prises par les tortionnaires des corps qu'ils détruisent et des individus qu'ils prennent plaisir à humilier.

Pas besoin d'enquêter sur les lieux de torture actuels pour savoir ce qu'il s'y passe. En revanche, cela est nécessaire pour punir les tortionnaires et leurs donneurs d'ordre comme pour dénoncer les traitements inacceptables (voir le remarquable dossier sur la guerre de la revue Quasimodo, n° 8 & 9

Ce qu'évoque futilement et incontestablement Gen, c'est la rationnelle et inhumaine logique qui consiste à affirmer le droit (et notamment ceux dits "de l'homme") pour mieux s'en affranchir, d'Hiroshima à Abou Ghraib, en passant par Guantanamo. Mais c'est aussi le caractère humain de l'horreur. L'exercice du pouvoir de détruire l'autre en déchiquetant son corps et en brisant son âme se retrouve dans tous les lieux d'autorité militaire, policière ou milicienne. Ainsi, ce qui se lit dans le septième volume de Gen, c'est que les Américains et les Japonais se retrouvent dans l'usage de la torture: Les premiers pour faire taire ceux qui osent parler de la bombe et de ses conséquences; Les seconds pour, avant et pendant la guerre, faire taire les opposants à cette guerre.

Par la fiction, Gen participe à cette compréhension de l'humain. Il entretient la mémoire, et illustre ce que lui fait dire Keiji Nakazawa: "ça me rend malade de devoir me taire. Mais un jour, ça se saura".

Il illustre aussi ce que "Carlos Fuentes" exprime dans le Monde diplomatique de ce mois (Décembre 2005): "la fiction ... est un autre moyen de questionner la réalité, puisque nous nous efforçons de l'atteindre à travers le paradoxe d'un mensonge. Ce mensonge peut etre nommé imagination. Il peut être considéré comme un miroir critique de ce qui passe pour être la vérité dans un monde de conventions".