LE ROLE DE L’IDEOLOGIE DANS L’INVENTION DE LA CULTURE SPORTIVE

(la version qui suit est allégée de toutes les notes. Pour une version complète, se référer à la revue Stadion selon les références ci-dessus)

En juillet 1998, la France a connu une manifestation de liesse populaire comparée par les observateurs à la fièvre festive qui s’était emparée du pays lors de la Libération de Paris, le 20 août 1944. Partout, des hommes, des femmes, toutes générations, religions, origines sociales et générations confondues ont fêté la victoire d’une équipe nationale de football, prolongeant jusqu’à l’aube la joie d’un spectacle sportif d’une heure et demie. Or comment deux événements incomparables entre eux (d’un côté, la libération d’un pays après quatre ans d’occupation militaire et, de l’autre, la victoire d’une équipe nationale après quelques semaines de tournoi sportif) peuvent-ils produire des effets si troublants de similarité ? Comment le spectacle sportif a-t-il pu acquérir – près d’un demi-siècle plus tard – une puissance symbolique comparable à celle de l’arrivée des chars libérateurs dans la capitale nationale ?

Ces questions amènent à réfléchir sur la signification prise par le sport dans le cadre des imaginaires collectifs, et plus particulièrement dans les imaginaires nationaux. Un précédent travail a mis en évidence comment le sport pouvait contribuer à la construction de l’idée nationale, alors même que les projets collectifs tendaient à disparaître (voir le sport au service des imaginaires nationaux). Les grandes manifestations sportives internationales présentent des signes éclatants de nationalisme. La cohésion nationale est convoquée pour dépasser toutes les divisions et faire triompher l'image d'une France unie autour et à partir de l'événement sportif. Certes, le rôle de l’État est indéniable dans cette unification nationale autour de l’événement sportif. Cependant, les discours officiels n’auraient pas autant d’impact et ne justifieraient pas un tel engouement populaire si la population elle-même n’était déjà très largement réceptive à l’intérêt symbolique d’un résultat sportif.

Or, cette réception résulte de l’apprentissage social de la réalité sportive. Pour que le spectacle sportif prenne du sens d’une génération à l’autre, il faut qu’il s’accompagne d’un discours justificateur. L’apprentissage des significations sociales du sport par les nouvelles générations constitue un travail permanent qui ne se réduit pas à la couverture médiatique des événements mais se réalise également au sein des institutions éducatives. Tout au long de l’année 1998, des écoles maternelles aux lycées, la Coupe du monde de football a servi de prétexte, sinon d’argument, à des projets pédagogiques dans toutes les disciplines, de même qu’elle a fourni les thèmes des fêtes de fin d’année, concours de dessin ou tournois sportifs interclasses, inter-établissements ou inter-quartiers.

Cette adhésion spontanée à l’événement Coupe du monde a été saluée comme une ouverture de l’école aux réalités sociales qui l’entourent. Elle atteste du fait que le sport apparaît désormais comme un élément de notre culture, au sens le plus large du terme : une production humaine significative pour la collectivité et dont le sens se perpétue grâce à l’éducation. Par ce travail sur l’actualité sportive, une mémoire est entretenue, qui produit ses légendes et ses héros. Ainsi, les Bleus de 1998 devaient-ils prendre place dans la filiation de leurs aînés et si possible les supplanter dans les échelons de la hiérarchie sportive . La transmission de l’intérêt de la Coupe du monde pour la nation («mondial 98: une chance pour la France») inscrit de la sorte le sport dans une sorte de patrimoine national auquel il est jugé souhaitable de sensibiliser les jeunes générations. En ce sens, il existerait une tradition sportive nationale d’autant plus digne de se perpétuer qu’elle traduirait un aspect ancestral de notre culture.

En outre, malgré la diversité des trajectoires du sport et de ses modalités de pratique il est possible d'affirmer que le sport est une activité caractéristique de nos sociétés occidentales. Les analyses se rejoignent sur l'idée que le sport détermine une véritable culture corporelle reproduisant les valeurs de notre civilisation. Ainsi, pour Pierre Arnaud, dans le dernier tiers du XIXè siècle, «nous assistons à l'éclosion d'une authentique culture physique». Pourtant, la prise en compte et l’affirmation de cette dimension culturelle n’apparaissent qu'après la seconde guerre mondiale. Il est même possible d’affirmer que la notion de culture sportive est née, en France, en 1950, avec la publication de l’ouvrage Regards neufs sur le sport moyen de culture.

Pourquoi a-t-il fallu attendre cette date pour que soit exposée la prise en compte des activités sportives comme manifestation culturelle? Dans quel contexte cette apparition a-t-elle eu lieu? Et quelles ont été ses conséquences sur l’apprentissage des significations sociales du sport?

Les réponses à ces questions permettront de montrer les implications idéologiques qui ont présidé à une telle compréhension du sport comme fait culturel. Elles attesteront également de la manière dont ces implications ont été dissoutes dans le discours qui en a résulté, au point de fonder le débat sur la pertinence éducative du sport. L’invention de la notion de «culture sportive» traduit le souci de se doter d’un nouvel outil pour analyser un phénomène social. Dans le même temps, elle participe à l'élaboration d'une nouvelle manière de penser ce phénomène, de le qualifier et de le connoter. Dire que le sport est un moyen de culture, c'est rendre compte d’une réalité, mais c’est aussi chercher à convaincre l’auditoire des valeurs, des bienfaits et de l’intérêt d’une telle pratique.

L’invention de la notion de “culture sportive”: Regards neufs sur le sport, collectif Peuple et culture, 1950.

Le support de l'analyse est constitué par des documents publiés entre 1950 et 1968 qui posent tous la question des rapports entre sport, culture et éducation. Le corpus est à la fois éclaté quant à l’origine des textes et homogène quant à leur souci de poser le sport comme fait culturel. De plus, ils alimentent un même débat qui porte sur l’intérêt du sport pour assurer l'éducation physique de la jeunesse. De la sorte, depuis le milieu du vingtième siècle va se diffuser l’idée qu’en tant qu’élément de la culture, le sport mérite d’être enseigné. Tous les élèves français vont alors être progressivement familiarisés aux significations sociales du sport. Ils vont non seulement en apprendre certaines techniques mais encore intérioriser les significations légitimes accordées à cette pratique. En outre, les justifications sociales d’un enseignement sportif ne cessent de rappeler l’argument culturel qui est donc apparu avec la publication de l'ouvrage Regards neufs sur le sport moyen de culture (1950), qui constitue sur cette question un texte princeps.

Ce texte vise-t-il une intelligence du phénomène sportif? Produit-il un discours informatif? Quelle place fait-il à l’engagement militant de ses auteurs? Quelles significations a-t-il produites?

Ce document n'est pas un texte à prétention scientifique, malgré la présence parmi les auteurs du sociologue Joffre Dumazedier. Il constitue plutôt la synthèse d'un certain nombre de réflexions menées sur le sport depuis la Libération, dans le cadre d'actions d'éducation populaire, dont le projet était de «rendre un peu moins injuste le partage de l'instruction et de la culture» (Joffre Dumazedier, p.25). En ce sens, elles rendent compte d'un projet de société, et situent le point de vue énoncé sur le sport dans une perspective militante.

Les analyses produites prétendent cependant s’opposer au sens commun. Elles cherchent notamment à dissocier la réalité culturelle du sport de l’adhésion spontanée aux valeurs accordées à cet engagement corporel et à ses champions, notamment à travers le spectacle sportif. Ce dernier apparaît en effet discutable par les pratiques qu’il engendre, les engagements affectifs qu’il suscite ou encore les effets qu’il produit sur les attitudes. Ce qui compte, c’est donc moins le rassemblement populaire derrière les athlètes ou les équipes sportives que l’adhésion profonde à une certaine idée du sport.

Affirmation de la réalité culturelle du sport…

Ces analyses (présentées essentiellement par le sociologue J. Dumazedier, connu en France pour ses travaux sur le sport et le loisirs) font autorité pour trois raisons. D'abord, elles sont les premières du genre. Ensuite, elles se fondent sur des expériences pratiques de plusieurs années. Enfin, elles construisent une représentation de la réalité sportive très positivement connotée.

Ce dernier point semble primordial pour la compréhension du parcours ultérieur de la notion de culture sportive. En effet, jouant sur le couple apparence/réalité, J. Dumazedier hiérarchise deux lectures du sport. Cette dissociation est novatrice à propos du sport et autorise à ne plus raisonner à son propos uniquement par exemple et contre-exemple. Par la distinction qu'elle entraîne, elle initie une hiérarchisation dans la manière de parler du sport, de son ancrage et de sa portée culturelle. Le point de vue du sens commun – qui appréhende le sport de façon spontanée en privilégiant le spectacle sportif – se trouve implicitement disqualifié par la mise en évidence des «éléments de la culture sportive» qui font du sport une «question sociale». Ceci autorise les auteurs à dénoncer «les utopies de la culture sportive», à présenter «la culture sportive dans sa réalité» et à la mettre à sa "vraie" place. «Mise à sa place, la culture sportive ne se sépare pas de la culture tout court dont elle est une partie, comme la vie sportive elle-même est une partie de la vie réelle» (Joffre Dumazedier, p.30).

Cette injonction à penser le sport comme une réalité concrète suppose un recul vis-à-vis des discours de justification affirmant les valeurs du sport (rapprochement entre les peuples et les classes sociales, fair-play, associer un esprit sain dans un corps sain, etc.). Le parti pris de Dumazedier consiste notamment à en finir avec les louanges qui accompagnent la pratique du sport pour parvenir à l’étudier dans sa dimension concrète: «Trop d’apôtres du sport (…) ferment les yeux sur tout ce qui dans notre société d’aujourd’hui dégrade le sport et corrompt le comportement de milliers de sportifs». Cette réalité est inaccessible aux spectateurs comme aux acteurs sportifs qui «se sont fabriqués leur paradis artificiel du dimanche».

Or, l’enjeu du document consiste précisément à détruire l’illusion que produit le discours pour saisir les pratiques sociales dans leur quotidienneté. «Le sport devrait être, pourrait être… Ne faudrait-il parler des vertus du sport qu’au conditionnel?». Plutôt que de saluer, par exemple, le rassemblement de 60000 spectateurs au stade de Colombes pour assister à la finale de la Coupe de France entre le Racing Club de Paris et Lille, Dumazedier se demande d’où vient cet engouement et à quoi il tient. Et il s’inquiète à demi mot des mœurs américaines (en matière de spectacle et de salaire) qui paraissent gagner l’hexagone.

En titrant l’avant-propos « Principes et réalités », Dumazedier introduit donc un regard – pas forcément neuf – dont le mérite consiste à s’interroger sur les évidences partagées (les principes transcendants du sport), et à formuler quelques contradictions entre ces principes et la pratique.

Ce regard, cependant, part d’un postulat, celui de la déviation ou de la corruption du sport par rapport à un idéal ou à une origine mythique. En conséquence, il articule la dimension analytique du propos et sa portée rhétorique visant à convaincre de l’urgence de la diffusion d’une culture sportive.

D’abord, l’affirmation par Dumazedier de la réalité culturelle du sport et de ses éléments, impose cette réalité comme la seule acceptable. Il prétend ainsi dépasser le propos des journalistes et de ce qu’il appelle la littérature sportive.

Ensuite, il fonde l’argument utilisé pour convaincre de la portée éducative du sport ; le sport est un moyen de culture.

Deux niveaux se combinent dans un même discours, sans qu’ils ne soient dissociés par l’auteur. Le texte qui en résulte conduit le lecteur à adhérer aux convictions de Dumazedier. Les arguments visant à décrire la réalité sociologique du sport servent moins à décrire ce phénomène qu’à affirmer les options de l’auteur en matière d'éducation et de société.

En effet, la représentation du sport comme moyen et fin de la culture n'est pas le fruit d'une analyse approfondie, mais fonctionne plutôt comme «argument-type». Cette rhétorique se traduit par un discours du genre délibératif. Le débat porte sur l'utilité d'une éducation sportive pour la population et surtout sur les conditions à mettre en place pour que cette utilité soit garantie. Le projet vise à inspirer une sportivisation des institutions d'éducation (sportives, populaires ou nationales), et les caractéristiques du discours nous montrent qu'il fonctionne au plus près des «rhétoriques de la propagande», centrées sur l'invention (plutôt que sur l'élocution).

… et construction d’une argumentation…

Les textes de Dumazedier scandent Regards neufs sur le sport et assurent la cohérence du document. Par leur aspiration à élever le débat en l’enrichissant d’un regard sociologique, ils sont à la fois création d'arguments et de moyens de preuve visant à convaincre que le sport est moyen de culture. Cependant, les moyens de la preuve s'apparentent à une pétition de principe, tant l'argumentation se constitue «comme si l'auditoire admettait la thèse que l'on s'efforce de lui faire admettre» (Olivier Reboul, Introduction à la rhétorique), même s'il ne l'admet pas nécessairement. L'analogie entre vie sportive et vie réelle et la comparaison qu'elle entraîne entre culture sportive et culture générale est imposée par le discours. La culture sportive existe parce que le sport est le produit d’une culture et, en tant que tel, il en est un élément constitutif. « La culture sportive, qui reflète la vie sportive tient comme elle au temps, et au milieu où elle se développe »(Joffre Dumazedier, p.31).

Cependant, à aucun moment il n'est proposé d'analyse des caractéristiques de cette culture sportive. Autrement dit, elle n'est jamais présentée comme un ensemble de savoirs disponibles et transmissibles dont disposerait la société (les techniques sportives par exemple en tant que productions culturelles ) ou encore comme un système de valeurs, de normes et d'idéaux. La notion même de culture est source d’ambiguïté, au point qu’à lire Dumazedier, on ne sait plus trop si cette culture sportive existe ou si elle reste à construire.

En effet, on trouve d'abord l'idée selon laquelle «la culture sportive a un contenu qu'il faut apprendre à travers la pratique du sport. Elle demande une prise de conscience, comme toute forme de culture qui exerce une action réelle sur l'individu : ici pratique et théorie de la vie sportive ne font qu'un.» Le distinguo oppose désormais la pratique sportive et son contenu à une théorie culturelle qui nécessiterait une prise de conscience. Sur l'ensemble de l'ouvrage, cette distinction se retrouve autour des oppositions suivantes: lettre/esprit, principes/réalité ou encore pratique/idéal.

Cette logique de description contient une définition implicite de la culture sportive: elle serait un état d'esprit idéal dans lequel les pratiques sportives devraient se dérouler. Sans recourir au conditionnel, le discours distingue ce qu’est le sport et ce qu’il devrait être, reproduisant ce qu’il critique chez les «apôtres du sport». La constitution de cet état d'esprit n'est pas donnée mais résulte d'une éducation. «Le sport n'est ni une religion, ni une morale, ni une doctrine sociale: il peut s'intégrer à n'importe quelle religion, n'importe quelle morale, n'importe quelle doctrine sociale (...) le sport peut servir les plus belles causes comme les plus basses.»

Cette position conduit à un paradoxe. Considérée comme un moyen d'éducation, la culture sportive permettrait l’acquisition de valeurs à travers un apprentissage. Pourtant, elle est aussi ce qui doit être construit au plan moral pour qu'existent ces valeurs. C’est pour cela que Dumazedier consacre un chapitre de son avant-propos à montrer «pourquoi la diffusion d'une culture sportive est nécessaire». Il y proclame qu'une «éducation du grand public sportif s'impose (ce qui) rend d'autant plus nécessaire et urgente la diffusion de la culture sportive (car) le sport risque d'être l'occasion d'une aliénation croissante d'un public chez qui les mythes enfantins ont remplacé toute pensée.» (Joffre Dumazedier, p.23 & 25)

Il s'agit bien d'initier les sportifs à la culture sportive. La seule pratique du sport ne garantit pas l'accès à cette culture bienfaitrice dont il parle. Celle-ci correspond à un sport idéal, le vrai sport dont parlait Georges Hébert et qui s'opposait au sport dévoyé (dans Le sport contre l'éducation physique en 1925), fruit des pratiques sociales.

Plusieurs remarques s'imposent à ce stade du développement. La culture sportive est à la fois moyen et fin d'une éducation intégrale de l'homme.

Elle est constituante et à constituer.

Elle se situe dans un discours de propagande qui vise à imposer l'idée sportive en matière d'éducation, mais elle dépasse cette simple visée pour devenir un enjeu de rénovation sociale, comme cela transparaît dans la remarque suivante: «Aussi la culture sportive est-elle à nos yeux un ensemble de notions et de valeurs nécessaires à l'éducation complète du sportif par le sport et à l'organisation du sport par les sportifs eux-mêmes.»



… au service d’une idéologie

Cette organisation du sport par les sportifs est à comprendre – sans que cela ne soit nulle part mentionné – comme une contribution à l’avènement d’une société socialiste. Et l’on perçoit alors comment les implications idéologiques et militantes de l’auteur organisent les connaissances qu’il produit sur le sport.

L'esprit même du sport est à remettre en cause si la société ne change pas: «Tant que l'hypocrite division des intérêts de classe subsistera, jouer le jeu social et vivre le fair-play, vis-à-vis des puissants, risque trop souvent d'apparaître aux meilleurs comme une mystification» (Joffre Dumazedier, p.93). Jouer le jeu social consiste à abattre la société capitaliste et ses inégalités, car «nombreuses sont les difficultés auxquelles se heurte aujourd'hui le jeune garçon attiré par la joie des stades. Elles sont pour la plupart, conséquences de troubles sociaux qui marquent le tournant actuel de notre civilisation; transition douloureuse du mode de vie capitaliste à la société socialiste de demain. La lutte pour une saine pratique du sport ne peut se séparer de la lutte pour la conquête des conditions économiques qui, seules permettent cette pratique.» (Berthoumieu, p.52)

Regards neufs sur le sport, loin de se contenter de présenter pour la première fois en France une analyse de la portée culturelle du sport et d'en ébaucher une lecture sociale, développe dans ses différents articles une perspective réformiste visant la transformation de la société capitaliste par le sport, en l'orientant vers les principes socialistes. Dans cette perspective, l'éducation complète du sportif s'inscrit dans la formation d'un militant de tous les instants:

« L'action militante du sportif rejoint aussi son action syndicaliste et son action sociale dont elle n'est qu'un des aspects ; elle seule peut efficacement développer la pratique du sport dans les masses, et sauver l'esprit du sport des menaces qu'un régime inhumain fait peser sur lui. », (Berthoumieu, p.86).

L'éducation du sportif par la culture sportive implique de considérer la culture comme la manifestation la plus élevée des productions humaines, au plan des valeurs. Dans une note apologétique sur le système sportif est-allemand, Y. Adam et J.M. Argelès relèvent quelques années plus tard que la réussite sportive de cet état socialiste provient du fait qu'il utilise officiellement «les formes les plus modernes de la culture physique, c'est-à-dire les formes sportives qui semblent le mieux adaptées au caractère de notre époque et aux objectifs sociaux nouveaux.» (“Le sport et l'éducation physique en république démocratique allemande”, Revue Education physique et sport n°90, 1968). Le compte-rendu proposé par R. Risset sur les conférences de culture sportive organisées dans l'Académie de Besançon atteste également de cette perception. On y retrouve entre autres objectifs, celui «d'administrer la preuve que le sport est de notre temps intimement mêlé aux réalités les plus essentielles et les plus hautes.» (R. Risset, Peuple et culture, p.50)



Ainsi, dans Regards neufs sur le sport, et dans l'ensemble des textes qui lui succèdent pour assurer le prosélytisme sportif, la culture sportive se présente à la fois comme la manifestation la plus élevée de la culture corporelle et comme un outil de formation majeur du «citoyen émancipé».

Regards neufs sur le sport a donc eu des effets concrets sur la perception du sport. Les arguments inventés et les moyens de preuve élaborés vont ensuite pouvoir être exploités dans tous les textes qui succèderont à ce document. Ils fonctionneront alors selon la logique exprimée par Dumazedier:

«Nous avons mis en lumière les liens réels qui unissent le sport à la vie en société et qui relient la libération du sport à la libération sociale.» La mise en évidence des liens réels du sport et de la société apporterait la preuve de la pertinence du sport à des fins d'émancipation sociale. L'option politique du collectif Peuple et culture s'oriente clairement vers l’avènement d’une société socialiste. Un des problèmes auquel il est confronté est de garantir cette lecture qui transforme un moyen de culture (le sport) en outil de lutte sociale. Dumazedier en perçoit le danger quand il énonce qu'«il faut couper les ailes à toute rhétorique sur l'esprit du sport.»



Diffusion de l’argument-type “culture sportive”…

Pourtant, Regards neufs sur le sport fournit au contraire une batterie d’arguments à l'ensemble des propagandistes du sport, que ceux-ci adhèrent au modèle socialiste ou pas. Une fois créée, la notion de culture sportive se constitue comme argument-type et se pose comme accord préalable pour renforcer la plaidoirie visant à développer la pratique institutionnelle du sport. Elle va fonctionner pour diffuser dans le public une saine idée du sport, orientant ainsi les comportements des athlètes comme des spectateurs.

Pour illustrer la double utilité de la notion de culture sportive dans la rhétorique du sport, nous allons analyser comment elle fut introduite comme argument dans les débats sur le choix des moyens de l'éducation physique scolaire dans les années soixante en France. L'intégration du sport comme moyen d'éducation physique dans l'école française de la seconde moitié du XXè siècle correspond à une volonté de former des individus performants, compétitifs, pouvant rendre compte de la réussite politique d'une nation.

À quel type d'arguments ont recours les propagandistes du sport? Et quel rôle a joué l'argument culturel dans la rhétorique de l'éducation physique scolaire?

Si cet argument est décisif pour imposer le sport dans le système d'enseignement physique français, il va être épuré. En tant qu'argument-type, il est neutre et chaque groupe social peut se l'approprier et l'utiliser par rapport aux fins qu'il développe. Le point de départ à la discussion consiste à affirmer que le sport est un phénomène culturel.

Les utilisations de cet argument peuvent varier, mais il demeure. Présent chez les enseignants qui s'alimentent des productions théoriques marxistes orthodoxes, présent dans les textes doctrinaux publiés par le gouvernement gaulliste, présent dans les critiques d'extrême gauche, la dimension culturelle du sport est devenue un point incontournable des analyses. Un accord préalable est établi: le sport est un phénomène culturel. De cet accord préalable, des jugements de valeur sont ensuite formulés: positifs, ils rendront cette dimension culturelle favorable à son utilisation au sein du système éducatif, pour ses effets bénéfiques escomptés pour la jeunesse; négatifs, ils viseront à la combattre comme un moyen d’imposer l’idéologie capitaliste.

… au service d’un enseignement du sport à l’école

Une rhétorique commune traverse les propositions d'éducation sportive des années 1950-60. Elle repose sur deux prémisses majeures: premièrement, le sport est un facteur de progrès et représente le niveau supérieur du développement physique. En tant que tel, il se présente comme un élément incontournable de la culture corporelle. Il «est donc incontestablement un élément de culture.» (Essai de doctrine du sport, 1965). Deuxièmement, le sport est un moyen éducatif majeur car il permet d'atteindre les valeurs les plus nobles.

La conclusion qui est énoncée à l'issue de ces deux prémisses se présente comme un nouvel argument: celui de la nécessité. Pour les raisons invoquées ci-dessus, le sport est nécessaire:

«Une culture sportive s'impose, non seulement pour faire du sportif un homme, au caractère plus ferme, à la sensibilité plus exigeante, à l'esprit plus vigoureux, mais encore pour l'armer contre tout ce qui, dans un régime inhumain, menace ou corrompt le sport» . Cet argument se retrouve dans les différents écrits de Maurice Baquet, mais aussi dans les réflexions développées par Robert Mérand ou Jacques De Rette dans les années soixante.

C’est en vertu de cette nécessité que les jeunes générations seront éduquées au sport, à un sport "pur", à un sport "vrai", dans les écoles françaises. L’engouement du public à l’égard du spectacle sportif hautement médiatisé et son adhésion au nationalisme sportif se doublent de l’intériorisation de l’a priori suivant: ce spectacle met en scène des acteurs qui incarnent les valeurs les plus hautes de notre société.

La réalité culturelle du sport est ainsi associée aux valeurs supposées alimenter cette réalité, rendant vraisemblables des significations pourtant contredites par cette même réalité. Car, «le vrai est la croyance qui nous rend service.» (O. Reboul) Croire en la réalité d'une culture sportive est bien utile quand il s'agit de justifier le choix des activités sportives dans le cadre d'un système scolaire. Le choix des contenus sur lesquels un système d'enseignement élabore son procès d'instruction/éducation suppose la sélection des éléments culturels qui apportent un savoir dont il est espéré qu'il contribue à l'épanouissement d'une personnalité. À partir du moment où l'on adopte ce point de départ, apparaît une hiérarchisation implicite des différents éléments de la culture selon la réponse que l'on apporte à la question: quels éléments de culture faut-il (doit-on) transmettre à la jeunesse pour (par)faire son éducation?

Or, ce qui est remarquable, c'est que dans la rhétorique de l'éducation par le sport, l'argument culturel impose la nécessité de sa vraisemblance. C'est parce que le sport apparaît comme phénomène culturel qu'il est nécessaire d'en emprunter les techniques à des fins éducatives. La formulation des fins à servir est évincée. Les militants d'un socialisme orthodoxe élaboré sur le modèle des pays de l'Est développent la même argumentation que les personnalités les plus libérales d'un gouvernement de droite. Ou, plus précisément l'argument du sport phénomène culturel réaffirmé en 1975, argument construit par les analyses marxistes qui en revendiquent la paternité est accepté par tous, mais en lui retirant sa finalité d'élément constitutif de la révolution culturelle à l'œuvre dans les pays socialistes. Cela renforce la dimension d’argument-type de la notion de culture sportive. Cet argument devient un slogan. La connotation élitiste du terme de culture favorise cette perception. Et, comme tout slogan, il est d'autant plus puissant qu'il est partagé par tous et qu'il s'appuie sur une connaissance proche du bon sens.

Pour comprendre ce qui permet à tous les courants politiques de prôner le sport comme outil éducatif malgré leurs divergences quant à un modèle de société, il semble que deux pistes puissent être mentionnées. La première renvoie au caractère de prétendue neutralité politique du sport. La seconde intègre le poids des imaginaires qui développent la perception du sport comme étant une bonne chose, imaginaires que l’on retrouve dans l’adhésion populaire au spectacle sportif, malgré les «affaires» rendues publiques (dopage, corruption, faux passeports, etc.).

Quelles que soient en effet les opinions politiques, une conviction domine: le sport est la meilleure «école de la vie». L'affirmation prononcée le 25 mai 1948 par la commission pédagogique nationale du syndicat des professeurs d'éducation physique en atteste: «Nous sommes tous d'accord sur le fond et tous animés de la même foi, puisque tous nous souhaitons le triomphe de l'éducation physique et du sport désintéressé.» Il s'agit bien d'une profession de foi, celle qui autorisait Maurice Baquet à affirmer en 1945 que les sports collectifs développent le sens social.

Contre la culture sportive pour un projet politique

Cependant, en septembre 1968, au moment même ou semble s'établir un consensus idéologique autour du sport, est publié un numéro spécial de la revue Partisans « Sport culture et répression ». Dans ce numéro, le sport était soumis à la critique politique radicale qui balaya les grandes institutions nationales dans les années soixante. S'il y était question de culture sportive c'était pour la dénoncer au nom de l'aliénation qu'elle produisait en tant que produit de la société capitaliste. Il s'agissait de condamner – avec la même véhémence que l'explosion de mai 1968 avait vilipendé l'école, l'université, l'armée ou la famille – une institution dont personne n'osait alors penser l'aspect répressif. L'enjeu de ce numéro de Partisans était de prolonger, à partir de la critique politique du sport, la condamnation de la culture bourgeoise entamée par les étudiants et les intellectuels marxistes. Il exprimait une «volonté politique de ne plus subir les formes traditionnelles d'encadrement culturel» et en conséquence de refuser «les thèses modernistes sur la culture sportive, sur les loisirs sportifs».

«Sport, culture et répression» répondait en cela à un certain nombre de publications apparues alors depuis moins d'une vingtaine d'années. Tout d'abord, il s'agissait de proposer une contre argumentation rigoureuse à un texte apologétique visant à «imposer et organiser le sport dans les activités scolaires et postscolaires», l'Essai de doctrine du sport, publié en 1965, sous l'autorité du Premier ministre et du haut comité des sports, et à son prolongement scolaire, la Programmation des activités physiques et sportives dans les établissements du second degré qui instituait en 1967 l'enseignement sportif obligatoire dans le cadre scolaire. Dans ces textes, la réalité culturelle du sport est un argument majeur visant à justifier sa pertinence à l’école. Le numéro spécial de la revue Partisans intègre dans ses critiques d'autres écrits, non officiels, comme par exemple les publications qui visaient à défendre l'idée d'une culture sportive à construire pour transformer le sport en outil de réforme sociale, et dont il a été question précédemment.

Néanmoins, Partisans critique le sport au nom de sa dimension culturelle. Ce qui distingue les points de vue, ce sont les valeurs qui sont attribuées à cette culture corporelle. La culture sportive peut être sévèrement mise à mal par les analyses de la revue Partisans en raison de ses affinités avec les valeurs de rendement, de productivité, de recherche permanente du record, etc., il n'empêche que ces valeurs sont présentées à la même époque comme celles qui contribuent à la formation du caractère, de la personnalité, bref, du citoyen, par les adeptes de l'éducation sportive. Malgré cet antagonisme entre des positions qui s'opposent à propos des valeurs du sport, tout le monde est d'accord pour considérer l'existence d'une culture sportive. Fort de cette certitude que le sport est un élément culturel, le système d'enseignement public français a choisi comme support privilégié ce type de culture pour un enseignement obligatoire qui s'adresse à toute la jeunesse scolarisée.

Une des conséquences de l’invention de la notion de culture sportive réside donc dans l’éducation au sport à laquelle les nouvelles générations sont institutionnellement confrontées depuis trente ans. Les effets de cette éducation dépassent la seule appropriation de techniques. Ils se situent bien plus sûrement du côté de l’apprentissage des justifications sociales du sport. Celles-ci alimentent les imaginaires collectifs qui permettent aujourd’hui d’accorder à une simple partie de football, des implications affectives équivalentes à la fin d’une guerre.