Dans l'équipe du 3 novembre 2005, une pleine page est consacrée à une basketteuse, alors qu'habituellement la place accordée à ce sport est marginale, comme l'est en général le sport féminin. Ce qui surprend encore, c'est que l'article intitulé "Parquet maudit" rapporte les propos d'une joueuse, indépendamment d'une rencontre sportive. Certes, la joueuse en question est sans doute la plus titrée, la plus connue et la plus médiatisée des basketteuses professionnelles aux États-Unis. Sheryl Swoopes a gagné trois médailles d'or avec l'équipe américaine. Elle a remporté quatre fois le championnat professionnel féminin. Mais ce n'est pas son palmarès remarquable qui justifie l'article.

À 34 ans, Sheryl Swoopes a rendu public son amour pour une autre femme et dévoilé ainsi son homosexualité, rompant un secret de plusieurs années. Voilà ce qui fonde l'importance de l'actualité. Les faits se réduisent à un entretien accordé à ESPN magazine dans lequel elle annonce en toute simplicité: "j'en suis à un moment de ma vie où je suis fatiguée d'avoir à me prétendre autre que je ne suis. Je suis fatiguée de cacher mes sentiments à l'égard de la personne qui compte pour moi, de la personne que j'aime".

L'article ne dit pas grand chose au fond. Une personne connue annonce qu'elle en aime une autre avec laquelle elle entretient une relation durable. Et pourtant, l'article dit beaucoup et, surtout, les commentaires qui le prolongent montrent comment une telle information (Sheryl Swoopes l'une des meilleures joueuses de basketball vit une relation avec une autre femme) relance le débat sur l'homosexualité, à travers le sport.

Première femme à obtenir trois fois le titre de MVP (most valuable player), première femme à avoir une chaussure qui porte son nom chez un grand équipementier sportif, Sheryl Swoopes est une star. En outre, elle incarne la féminité telle qu'elle est valorisée. Sheryl Swoopes n'est pas une "butch", c'est-à-dire une lesbienne à l'allure masculine. Au contraire. Elle pose dans des magazines de mode, pour des maillots de bain, elle est maquillée, coiffée, souriante. Et surtout, elle est mère de famille, mère d'un petit Jordan. Bref, elle est présentée par la presse américaine (avant la révélation) comme une sorte d'idéal féminin condensé dans une triple figure: sportive performante, belle femme sexy et mère aimante (figurant parmi les "parents célèbres"). La femme (trop) parfaite.

Le titre de l'article original est mesuré: "Three-time MVP "tired of having to hide my feelings" (trois fois meilleures joueuse et fatiguée de devoir chacher ses sentiments). Mais le relais qui en est fait dans la presse est généralement plus accrocheur et se centre sur l'homosexualité ("sheryl swoopes, le choix du lesbianisme et de l'homosexualité", "sheryl swoopes avoue être une lesbienne", "la star de la WNBA: je suis gay", etc.). Là où Sheryl Swoopes exprime un malaise et le désir de pouvoir vivre sans se cacher, la presse retient la déviance, même s'il est parfois souligné que sa décision va dans le "bon sens" et ouvrira "le chemin à d'autres joueuses".

Entre espoir et inquiétudes:

Car les commentaires oscillent entre espoirs et inquiétudes (je laisse de coté les textes haineux ou moqueurs pour n'analyser que ceux qui reprennent l'information sans chercher à discréditer la joueuse ou les homosexuel-le-s). L'espoir réside du côté des effets positifs que pourrait avoir l'annonce de Sheryl Swoopes sur d'autres personnes homosexeulles. Les inquiétudes se situent du coté de l'image du sport, et plus précisément du basket féminin professionnel.

Le titre de l’article de l’Equipe « Parquet maudit » pose d’ailleurs le problème (même s’il s’agit d’ironie, ce qui n’est pas dit) : le basketball serait un lieu de rassemblement de lesbiennes (maudit lieu, maudites lesbiennes?). L’idée n’est pas nouvelle puisque la suspicion touche la majorité des sports collectifs pratiqués par des femmes (basket, hand, football, rugby,…). Ce que note tout de même l’article de l’Equipe, de la bouche même de Sheryl Swoopes, c’est que cela pourrait mettre en danger la ligue professionnelle de basket féminin: "j’espère que mon aveu n’aura pas un effet négatif sur la WNBA". Cette dernière a, selon l’Equipe, « limité ses commentaires » tout en disant par sa présidente que "la vie privée de Swoopes n’est pas une préoccupation pour nous".

Néanmoins, la question ne se posait pas quand elle était mariée ni quand elle apparaissait avec son fils. Si la vie privée d’une athlète n’est pas une préoccupation, alors rien ne justifie un tel battage médiatique. L’indifférence devrait être de mise. Or, la question se pose aujourd’hui. Comme le rapporte l’Equipe, "la WNBA se serait bien passée d’une telle campagne de publicité. Surtout si l’on précise que cette annonce a généré une plus grande couverture médiatique que la récente victoire de Sacramento sur Connecticut en finale" (ce à quoi contribue d'ailleurs l'Equipe). Et c’est la question de l’image de cette ligue de spectacle sportif professionnel qui est en jeu, "une ligue qui se veut familiale et attire une très large communauté homosexuelle. La WNBA n’a pas pour vocation d’être un lieu de rencontres pour lesbiennes. Mais tacitement, les communautés gay ont transformé l’enceinte des matchs en lieux de rencontre à découvert" (L’Equipe). Dites ainsi, les choses laissent penser à la décadence et suggèrent que la participation à un spectacle par des personnes qui partagent un même centre d’intérêt pourrait se muer en lieu de rencontres à vocation sexuelle.

L’inquiétude viendrait du fait que le basket féminin attirerait les lesbiennes. Tous les fantasmes de la contamination se font alors jour. Les questions se posent concernant le pourcentages respectifs d’homosexuelles et d’hétérosexuelles, ce qui atteste bien du fait qu’il y a là une préoccupation visant à savoir qui est qui, ou même qui est "quoi".

Pourtant, dans le même temps, l’annonce de Sheryl Swoopes apparaît comme une source d’espoir. D’abord parce que malgré son annonce, elle continue à être respectée et qu’elle se demande même, "vu les réactions" pourquoi elle ne l’a pas fait plus tôt. Ensuite, parce que son statut autorisera peut-être d’autres personnes à assumer publiquement leur vie sans honte et sans avoir à se cacher.

Homophobie: le masculin et le féminin

Car la question qui se pose est avant tout celle de l’homophobie. Si la vie privé était également objet de désintérêt selon les orientations sexuelles et sentimentales des personnes, alors l’annonce de Sheryl Swoopes aurait bien été un non-événement. Mais tel n’a pas été le cas, précisément car elle vit une relation homosexuelle, qui plus est après avoir été mariée et mère de famille.

Ce qui fait événement, c’est d’abord qu’elle est la seule joueuse de la ligue professionnelle encore en activité (même si elle arrive en fin de carrière) à avoir publiquement assumé son homosexualité. Les autres joueuses homosexuelles ont attendu – comme cela se fait dans la majorité des cas – la cessation de leur activité. Cela ouvre la possibilité à d’autres joueuses moins connues de pouvoir vivre normalement. Il ne s’agit pas là d’exhiber sa vie privée, mais de simplement pouvoir paraître avec la personne aimée. Il ne s’agit pas non plus d’exposer sa sexualité, mais simplement de pouvoir être acceptée dans un choix de vie sans que celui-ci ne soit justement rapporté (ou plutôt réduit) à la sexualité.

Les observateurs notent également que ce peut-être un pas vers la prise en compte d’une homophobie différenciée selon le sexe. En effet, chez les hommes l’acceptation paraît bien plus difficile. Les représentations sociales selon lesquelles les sports collectifs féminins sont surreprésentés en lesbiennes alors que les sports collectifs masculins ne comportent pas d’homosexuels traduisent cette perception différenciée. Il en résulte une plus grande difficulté pour les athlètes hommes homosexuels qui peuvent se sentir plus menacés en cas de dévoilement de leur homosexualité. Pour Sports illustrated, en admettant publiquement son homosexualité Sheryl Swoopes a réalisé ce qu'aucun sportif d'une équipe masculine n'a osé faire aux Etats-Unis (et à quelques rares exceptions dans le monde), tous sports confondus. La personnalité de Sheryl Swoopes et son autorité sportive apparaissent ainsi comme pouvant également servir la cause masculine, non pas la cause de "l’homosexualité", mais la cause d’individus pouvant souffrir d’avoir à masquer ce qu’ils vivent, éprouvent et pensent... au sein d'un monde qui leur est hostile.

Ordre sexuel symbolique

Ce qui fait enfin événement dans l’annonce de Sheryl Swoopes, c’est le passé de cette dernière. Le débat porte sur son "devenir" lesbienne. Il questionne la nature même de l’homosexualité. Naît-on lesbienne ou le devient-on ? Mais aussi comment "peut-on" le devenir ? Dans un monde qui assigne les individus à entrer dans une catégorie stable et clairement identifiable (homme ou femme, Hétérosexuel ou Homosexuel, Noir ou Blanc, Catholique ou Musulman, etc.) l’histoire de Sheryl Swoopes introduit une configuration temporelle. Une identité peut se transformer. Des orientations peuvent s’infléchir, des bifurcations être empruntées…

Finalement, l’information aurait peut-être gagné en précision et en pertinence, en annonçant: Sheryl Swoopes est une lesbienne… pour le moment.