L'Ethique sportive
Par PHL le lundi 24 octobre 2005, 11:23 - Sport - Lien permanent
Introduction (et sommaire en bas de page) au numéro spécial de la revue Ethique Publique L'Éthique du sport en débat. Revue internationale d’éthique publique et gouvernementale, consacrée au sport (Editions Liber, Montréal, Québec, 2005)
L’Éthique sportive en débat
par Philippe Liotard, Suzanne Laberge, Joël Monzée
Mettre l’éthique sportive en débat ne va pas de soi, tant il semblerait qu’elle est admise, partagée et stable. Parler de débat éthique implique pourtant la discussion sur les valeurs – la dispute même – dont émergent des principes partagés à partir desquels les individus sauront agir et décider en conscience de leurs actes. Cependant, lorsqu’il est question d’éthique sportive le discours relève généralement de l’affirmation. Il s’agit d’énoncer les valeurs supposément contenues dans «le sport» sur le mode de la pétition de principe. Elles sont ensuite utilisées dans une argumentation se faisant «au nom» de l’éthique sportive et produisant une condamnation sans appel de certains comportements qui ne «devraient» pas se produire.
Hautement normative, l’éthique sportive fonctionne comme argument d’autorité (1), coupant court à la discussion que devrait au contraire susciter tout questionnement éthique.
L’enjeu de ce numéro réside précisément dans cette mise en débat qui se justifie par l’importance prise par le sport dans les imaginaires et par la puissance symbolique qu’il contient. Les spectacles et pratiques sportives occupent en effet une large place dans les loisirs, et ceci à l’échelle planétaire. Du statut de passe-temps réservé à une élite sociale au XIXème siècle, le sport est passé à celui de spectacle de masse générant des passions collectives entretenues et exacerbées par les médias. L’intérêt purement sportif (et somme toute limité) d’un événement se gonfle alors d’autres enjeux, économiques, politiques, symboliques, identitaires, etc. Dès lors, les discours que véhiculent le sport professionnel de spectacle comme le sport loisir, ainsi que les débats qu’ils suscitent, peuvent être considérés comme révélateurs des grands problèmes d’éthique dont la société se saisit. Ceci est d’autant plus vrai que les États et les pouvoirs publics se sont investis de la mission de réguler les comportements générés par le spectacle sportif de masse, aux côtés ou à la place du pouvoir sportif. Des lois, des autorités de régulation et des institutions propres au sport sont censées garantir la pureté de la pratique et l’honnêteté des acteurs du système des sports, selon une logique pyramidale: à un niveau supranational (Agence Mondiale Antidopage, Comité International Olympique, Fédérations sportives internationales, etc.), intergouvernemental ou fédéral, national… Car les comportements sportifs sont systématiquement rapportés à un idéal de pureté à l’aune duquel ils sont jugés, indépendamment des résultats enregistrés. Le mythe sportif (Vigarello), voire le mythe olympique (Brohm), fournissent ainsi une référence morale posée comme universelle. Or, «dans l’absurde logique de l’exigence morale, ce qui n’est pas purissime, et par conséquent pur à cent pour cent, est impur (…) Les Stoïciens disaient: une peccadille, c’est déjà un grand péché. Un peu, quand il s’agit de faute, c’est encore trop, infiniment trop!» (2). Voilà tout le paradoxe qui paraît s’appliquer aux considérations morales portant sur le sport et qui réside dans cette tension entre le pur et l’impur. Dès que l’exigence de pureté est ébranlée le débat s’ouvre sur les limites de l’acceptable, dans le sport comme ailleurs.
Dans ce numéro, les idées reçues sont mises à mal, comme le sont les arguments habituels qui condamnent par exemple le dopage. Il ne s’agit pas de juger à l’aune du pur, mais de comprendre à quoi il s’alimente, de saisir sur quoi se construisent les arguments, sur quelles valeurs implicites se fondent les jugements, sur quelles visions du monde se construisent les représentations concernant le légitime et l’illégitime. La lecture de l’intégralité des articles rend compte d’une mise en cause de l’éthique sportive comme modèle au profit d’un véritable débat éthique. Ce que montrent les diverses contributions, c’est que ce que l’on nomme «éthique sportive» relève du discours normatif alors que la question éthique est à la fois une question de point de vue et de distance.
La majorité des articles est consacrée à la question du dopage, réalité qui sature la question éthique dans le sport, au détriment d’autres aspects comme la corruption, la violence (des supporters, mais aussi celle qui naît des mauvais traitements exercés sur les jeunes sportives et sportifs par les entraîneurs, des violences sexuelles, sexistes et homophobes, etc.). L’importance accordée au dopage provient de deux priorités d’ordre éthique. D’abord, elle rend compte des préoccupations sociales et politiques en matière d’équité mais aussi de santé. Ensuite, elle naît de la volonté de saisir comment se construisent les bornes de l’acceptable et de l’inacceptable, comment se régulent les comportements individuels et collectifs autour des frontières entre le licite et le légitime… Les travaux font apparaître que le dopage pose un problème moral à partir du moment où il est historiquement inventé, c’est-à-dire à partir du moment où certaines aides à la performance (durant la préparation ou durant la compétition) sont interdites. L’apparition de la loi engendre l’argumentation éthique et non l’inverse. Ce n’est pas parce que le dopage est éthiquement condamnable qu’il devient illicite. C’est à partir du moment où il est illicite qu’un ensemble de pratiques d’aide à la performance sont questionnées du point de vue de leur légitimité. La loi convoque l’éthique pour se justifier. Et au bout du compte, l’éthique du sport est questionnée par le dopage bien plus qu’elle n’en justifie le caractère illicite.
Au contraire même, la discussion se déplace du côté du légitime pour faire apparaître que dès lors que l’on sort de considérations générales sur le dopage, la question de l’acceptable ne va pas de soi. C’est ce que montrent les articles de Suzanne Laberge, Anne Marcellini, Raphaël Homat, Christophe Brissonneau. De même, lorsque le débat porte sur des aides à la performance clairement identifiées, les points de vue quant à leur caractère légitime sont loin de faire consensus. Ainsi en est-il des débats sur l’autotransfusion sanguine, le rééquilibrage hormonal, les caissons hypoxiques. Ils font apparaître que leur légitimité ne dépend pas de leur légalité mais d’un imaginaire polarisé sur des catégories morales : le pur et l’impur, bien sûr, mais aussi le vrai et le faux, le secret et le public, le juste et l’injuste, etc. D’autres pôles d’opposition sont mobilisés pour justifier les conflits portant sur des valeurs. Il s’agit notamment d’oppositions ne portant plus sur des principes, mais sur les réalités sociales de la pratique sportive. Ainsi la légitimité des aides à la performance (qu’elles soient licites ou illicites) se décline différemment selon qu’il s’agit de sport professionnel ou amateur, que l’accent est mis sur plaisir ou sur la souffrance, sur la sensation produite par la pratique ou sur les résultats escomptés.
Une autre conclusion du numéro réside dans la mise en évidence que plusieurs éthiques coexistent voire se concurrencent, éthiques elles-mêmes à considérer de manière plurielle (Christophe Brissonneau, Jocelyn East). L’éthique sportive et l’éthique médicale mises face à face font par exemple émerger des contradictions impliquant de choisir l’un ou l’autre des systèmes de valeurs (Raphaël Homat).
Le plan de l’ouvrage peut se comprendre comme relevant d’une succession de questions. La première, à laquelle répondent Pascal Charroin et Éric Péréra, consiste à se demander à partir de quel moment et pour quelles raisons le dopage devient un problème politique, c’est-à-dire un problème public médiatisé engendrant une loi (1965).
La seconde question est celle des représentations actuelles sur les questions d’éthiques dans le sport. Les études portant sur la population québécoise (Suzanne Laberge), les sportifs de haut niveau (Anne Marcellini et coll.), les médecins (Christophe Brissonneau, Raphaël Homat), les chercheurs en laboratoires universitaires ou industriels, ainsi que de l’environnement régulatoire (Joël Monzée) font apparaître comment et sur quoi s’établit le débat sur les valeurs, lorsqu’il est question du dopage et de sa légitimité.
La troisième question consiste à se demander comment le dopage peut échapper à la logique répressive. Sur ce point deux acteurs de la prévention (Albane Andrieu et Sébastien Fyfe) intègrent à la discussion éthique la question des moyens et des fins (adapter les moyens tout en respectant les fins ou bien mettre en cause les fins). Une quatrième question concerne la manière dont le spectacle sportif engendre la création d’instances de régulation. En matière de violence, le rôle de l’arbitre investi d’une mission de service public est exposé par Tony Chapron, tandis que Manuel Comeron présente un projet de suivi des Hooligans en Belgique, et Jean-Loup Chappelet discute de la commission d’éthique du CIO. Néanmoins, ces instances de régulation génèrent à leur tour des débats à propos de la référence constituée par l’éthique sportive, qualifiée de «géant aux pieds d’argile» par Jean-François Doré, alors que Jocelyn East met en évidence le «choc des éthiques». Enfin, la dernière question est celle de l’action de la société civile en matière de positionnement éthique. Elle est discutée par Philippe Liotard qui montre comment les Gay Games ont été fondés sur des valeurs communautaires et se sont à la fois inspirés et dégagés de l’éthique de la soumission (3) des institutions sportives traditionnelles.
L'éthique sportive, une morale de la soumission?
contact de l'éditeur de la revue Ethique publique
Sommaire: Introduction, "L’Éthique sportive en débat", Philippe Liotard, Suzanne Laberge, Joël Monzée
1) Le dopage analyseur : enjeux éthiques et contraintes sportives
1 • Pascal Charroin (Université de Saint-Etienne), «L'affaire Simpson de 1967 : une rupture médiatique dans l'appréhension du dopage» 2 • Eric Péréra, "Le dopage dans quatre journaux sportifs au XXe siècle en France. La «topette», le «fortifiant» et la «charge». Déclinaisons du pur, de l’impur et du secret" 3 • Suzanne Laberge (Université de Montréal), «Positionnements éthiques de la société québécoise en matière de dopage sportif: entre l'appui à la morale sportive et l'ajustement aux nouvelles réalités» 4 • Anne Marcellini (Université de Montpellier), Eric de Léséleuc, Sylvain Ferez, Elizabeth Lê-Germain, Céline Garcia, «Corps sportif et dopage: le risque d’altération de l’identité. Les positionnements éthiques des sportifs d’élite à l’égard des aides ergogéniques» 5 • Christophe Brissonneau, (université Paris) «A chaque médecine du sport, son éthique» 6 • Joël Monzée, (ENAP, Montréal) «Dopage sportif: de la responsabilité des chercheurs et des entreprises pharmaceutiques» 7 • Raphaël Homat, (Université Lyon), «Le corps aux limites de l'acceptable: éthique médicale et éthique sportive» 8 • Albane Andrieu, (Montpellier, actrice prévention des drogues) «Dopage: prévention, répression et enjeux éthiques. Réflexions à partir du cas français» 9 • Sébastien Fyfe, «L’École Sport-Études et la question du dopage»
2) Dopage, Spectacles, violences et corruption: quelle régulation?
10 • Tony Chapron (arbitre de ligue professionnel de football) "L’arbitre et ses multifonctions éthiques" 11 • Jean-Loup Chappelet (directeur de l’IDHEAP - Institut de Hautes Etudes en Administration Publique, Suisse): «La commission “éthique” du CIO: autonomie ou dépendance?» 12 • Jean-François Doré, «Le géant aux pieds d’argile : de la fragilité des arguments éthiques de la règlementation anti-dopage» 13 • Jocelyn East (Université Laval), «Le choc des éthiques» 14 • Philippe Liotard, (Université de Lyon), «Jeux Lesbiens, Gay, Bi et Trans: valeurs d’inclusion et discussion de l’éthique sportive»
(1) Yves Boisvert, Éric de Léséleuc, Anne Marcellini, Philippe Liotard, Éthique du sport : débat actuel et tendances, analyse des discours institutionnels. Montréal, Laboratoire d'éthique publique, ENAP-Chaire Fernand Dumont, Institut national de la recherche scientifique, urbanisation, culture et société, Montpellier, Équipe Corps et culture, UFR STAPS, Université de Montpellier I, 2003
(2) Vladimir Jankélévitch, Le Paradoxe de la morale, Paris, Seuil, 1981, p. 180-181.
(3) Philippe Liotard, «L'éthique sportive, une morale de la soumission?», in Michaël Attali, Le sport et ses valeurs, Paris, La Dispute, p.117-156