L'affaire date un peu. La presse en rend compte début septembre 2005. Elle reprend à peu près toujours les mêmes formules empruntées aux journaux roumains:

"L'équipe roumaine de gymnastique dames, l'une des meilleures du monde ces dernières décennies, a été dissoute mardi, les deux entraîneurs Octavian Belu et Mariana Bitang ayant quitté leurs fonctions pour protester contre le «libertinage» des athlètes."

La formule ne manque pas de sel, quand on connaît la jeunesse des sportives en question et la discipline à laquelle elles se soumettent dans les camps d'entraînement roumains. Une lecture approfondie des dépèches en apprend d'ailleurs beaucoup sur la soumission qui est la leur.

Les faits, en eux-mêmes rapportés fin août 2005, sont révélateurs d'une culture de l'ascèse:

on apprend ainsi que quinze jours avant la décision du Comité Exécutif de la Fédération Roumaine de Gymnastique de supprimer l'équipe olympique féminine de gymnastique, deux gymnastes, Monica Rosu (18 ans, 1m53, 44kg) et Alexandra Eremia (18 ans, 1m49, 38kg) avaient été exclues de l'équipe parce qu'elles étaient trop grosses. Il restait donc 3 gymnastes dans l'équipe: Catalina Ponor (1m56, 47kg), Floarea Leonida (18 ans, 1m44, 37kg) et Daniela Sofronie (17ans, 1m46, 37kg). Ce qui a déclenché la dissolution, c'est le fait que les deux premières (Catalina Ponor et Floarea Leonida) ont quitté l'hôtel pour aller en boîte de nuit, ne rentrant qu'à 4 heures du matin, Catalina Ponor venant juste d'avoir 18 ans. Toutes ces athlètes ont été médaillées dans les plus grandes compétitions mondiales, y compris les jeux olympiques.

L'exclusion des deux premières gymnastes est en elle-même un scandale. Elle justifie le sacrifice de deux jeunes filles au nom de la performance et d'un idéal corporel qui trouve ses normes du côté de l'anorexie et du retard de croissance. Cette exclusion n'a entraîné aucune réaction publique. Il est donc considéré comme normal de pouvoir exclure d'une équipe nationale des filles en raison de leur poids, indépendamment de leurs résultats (Monica Rosu a été médaillée d'or au saut de cheval lors de la coupe du monde 2004 ET aux Jeux olympiques d'Athènes; Alexandra Eremia, médaille d'or par équipe et médaille de bronze à la poutre aux Jeux olympiques d'Athènes).

Cette logique de la maigreur, ce refus de la féminité adulte (au profit du prolongement souhaité d'un corps enfant performant) se traduisent par une apologie de la privation. Pour le psychologue Stéphane Proia (qui rappelle l'extrême fréquence des troubles anorexiques chez les jeunes gymnastes de haut niveau), "c'est au prix du sacrifice du féminin qu'un destin de championne est possible", sacrifice prodigué selon sa formule grâce à "une forme de maltraitance institutionnalisée" (Stéphane Proia, Destin du corps dans la cité: Narcisse aux deux visages", dans la revue Quasimodo, n°7, ("Modifications corporelles"), 2003, p.215 & 216). C'est en renvoyant des jeunes filles à leur corps, un corps que tout travaille à maîtriser (entraînement, alimentation, etc.) et qui pourtant leur échappe en devenant adulte, que les entraîneurs comme d'ailleurs les parents génèrent culpabilité et dégout de soi. Quelle image d'elles-mêmes peuvent avoir ces jeunes gymnases? à 45kg au lieu de 44, à 40kg au lieu de 38, sont-elles trop grosses?

La décisions des entraîneurs nationaux de les exclure atteste du peu de respect qu'ils ont des personnes. De bons entraîneurs. Très bons. Trop bons mêmes. Puisqu'au nom de leur valeur sportive, au nom du sport, on ferme les yeux sur leurs méthodes. Octavian Belu a en effet permis à l'équipe de gymnastique de Roumanie de gagner plus de 250 médailles en vingt ans. Pourtant, la dictature qu'il impose est connue. Il a même fait l'objet d'une plainte déposée par une ancienne gymnaste pour mauvais traitement. Il avait alors démissionné, avant de reprendre ses fonctions, à la demande du Comité olympique roumain et de son secrétaire général Ioan Dobrescu qui s'est montré à l'occasion un fervent défenseur de l'éthique sportive...

C'est lui, Octavian Belu, qui a déclaré que "le libertinage ne conduit pas à la performance. Je ne peux pas travailler dans ces conditions" justifiant la dissolution de l'équipe en raison de l'escapade de deux jeunes filles (dont une triple médaillée d'or aux Jeux olympiques). Pour travailler, il a besoin de la totale soumission des athlètes, durant le temps d'entraînement comme en dehors. Pour elles, le temps de loisir n'existe pas. Seuls alternent temps de travail et temps de récupération comme le confie Mariana Bitang, adjointe de l'entraîneur de l'équipe féminine: «C'est à peine si elles ont le temps de dormir. Ce n'est pas sorcier; pour réussir, il faut travailler dur. Vous ne pouvez gagner l'or à moins de faire des sacrifices». Et quels sacrifices. Celui d'une enfance, d'une adolescence et de leur droit au plaisir.

Le "libertinage" dont parle Belu n'a rien à voir avec une quelconque licence sexuelle ou avec une liberté anarchique. Les filles sont sorties. Elles sont aller danser "en secret", comme des enfants se cachant de leurs parents, ce que Belu n'a pas supporté.

La phrase "le libertinage ne conduit pas à la performance", contient toute l'idéologie sportive. La performance est la fin ultime, l'or le but auquel tout sacrifié, y compris les athlètes. C'est cette performance qui autorise les maltraitances dénoncées par Jacques Personne au moment où naissaient à peine ces gymnastes (Jacques Personne, Aucune médaille ne vaut la santé d'un enfant, Paris, Denoël, 1987); c'est elle qui justifie les sacrifices imposées à des jeunes filles sous emprise (voir sur ce point mon article: Philippe Liotard, "L'entraîneur, l'emprise" dans Philippe Liotard et Frédéric Baillette, Sport et virilisme, Montpellier, Quasimodo & fils, 1999). C'est elle qui justifie enfin que l'on puisse changer les athlètes, les remplacer pour quelques kilos de trop, une blessure ou une contre-performance. Car ce n'est pas la performance de l'athlète qui est visée, mais son résultat social, sa conséquence symbolique parée d'or et de médailles. Pour Belu et Bitang, peu importe qui gagne, du moment que les médailles s'amoncellent pour l'équipe de gymnastique de Roumanie et au bout du compte pour la Roumanie, dans la droite ligne de l'usage politique fait de ce sport par le dictateur Ceaucescu (voir de Sorin Antohi, "de l'état-nation à l'état-parti roumain" dans quasimodo n°3, ("nationalismes sportifs"), p.101-108).

Affirmer que le libertinage ne conduit pas à la performance, c'est exposer toute une philosophie de la vie, philosophie du renoncement de soi, pour satisfaire aux désirs d'autrui (l'entraîneur, les parents, les spectateurs, les hommes politiques et les médias nationaux. La réaction des gymnastes, leur bien futile et dérisoire insoumission, rappelle toutefois l'extrême fragilité du désir qui consiste à vouloir réussir sportivement, ce désir que les athlètes ont dans leur tête (voir sur la gymnastique notamment les nouvelles de Paul Fournel, Les Athlètes dans leur tête, Paris, ramsay, 1988, joué il y a peu au théâtre par André Dussollier)

À défaut d'être grosses et libertines, les gymnastes roumaines ont surtout montré qu'elles pouvaient avoir des désirs qui leur étaient propres, ce qui a été insupportable à l'institution et à celui qui en incarne les exigences et les idéaux, à savoir l'entraîneur. Selon ses propos, ce qui lui a été insupportable, c'est "le manque de discipline", chez celles qu'ils considèrent comme des "enfants, qui n'ont pas le discernement nécessaire de décider de leur avenir", un avenir qu'il trace pour elle et évalue au nombre de médailles potentielles.

Il serait naïf de se centrer sur les seuls entraîneurs que le Comité olympique roumain avait déjà rappelé après le démission de janvier 2005. Suite à la décision de dissoudre l'équipe de gymnastique, c'est toute l'institution sportive qui fait corps, Adrian Stoica, le secrétaire général de la Fédération roumaine de gymnastique déclarant: «Malheureusement, les cinq gymnastes de l'équipe nationale roumaine n'ont pas compris qu'il fallait respecter les rigueurs olympiques». Les gymnastes n'ont pas compris, pas plus que lui-même, Adrian Stoica, lorsqu'en janvier 2005 (soit moins de huit mois auparavant) Octavian Belu, accusé de mauvais traitement, lui avait présenté sa démission. "C'est une personnalité de premier plan au palmarès fourni", avait-il commenté en expliquant sa surprise.

Si les valeurs du sport sont condensées dans ces rigueurs olympiques, alors il faut se demander si elles sont souhaitables. Si le secrétaire général de gymnastique est surpris que des gymnastes se plaignent des mauvais traitements endurés pour gagner des médailles, alors il faut espérer de nouvelles surprises.