Dans le Figaro du 15 septembre 2005, Bernard Debré prend position contre la tenue des Gay Games à Paris en 2010. Député, ancien ministre et vraisemblablement futur candidat à la mairie de Paris, Bernard Debré signe un réquisitoire intitulé: Non aux Gay Games ! (l'article est désormais dans les archives payantes du figaro mais il a été relayé sur quelques sites).

Ce réquisitoire est incontournable pour comprendre pourquoi les Gay Games existent depuis maintenant plus de vingt ans. Il est incontournable car le propos tenu par Debré, alors même qu'il vise le contraire (dénoncer leur existence) expose ce qui fonde historiquement et sociologiquement les motivations de leurs organisateurs.

Le commentaire qui suit est produit par un sociologue, auteur de l'article "sport" dans le dictionnaire de l'homophobie (édité par Louis-Georges Tin, aux PUF, en 2003). Il s'appuie sur une analyse sociologique collective menée depuis maintenant plus de cinq ans sur les questions de l'homosexualité et de l'homophobie dans le sport (dont une partie des résultats a été publiée dans la revue Corps et Culture n°6/7 de 2004: Homophobie et structuration des jeux sportifs homosexuels). Ce commentaire est donc fondé à la fois sur l'étude de pratiques concrètes et des discours qui les accompagnent, et sur celle des représentations sociales liées aux identités sexuelles. Il est enfin nourri d'une réflexion sur les valeurs du sport (constituant le chapitre 3 de l'ouvrage de Michael Attali, Le Sport et ses valeurs, La Dispute, 2004, et qui se concrétise par la coordination du numéro consacré au sport de la revue Éthique publique, Montréal, 2005). Il ne s'agit pas d'une réponse partisane ou politicienne, même si, nécessairement, l'analyse suppose une prise de parti, ni encore d'une réaction épidermique et affective. Au contraire, le propos de l'homme politique est utilisé comme point de départ à une analyse plus large, en tant qu'il révèle des présupposés très ancrés socialement.

remarque 1:

Cette tribune de Bernard Debré augure une polémique sur la tenue des Gay Games Paris 2010 qui ira bien au-delà de l'organisation des événements. Après le débat sur le PACS, il est possible de penser que d'ici au mois de novembre 2005 (date de la désignation de la ville hôte pour les jeux de 2010) les Gay Games fourniront le support à toutes les prises de position homophobes qu'elles soient explicites et revendiquées ou implicites, diffuses et rampantes. Au-delà de la tenue de l'événement, c'est la question homosexuelle qui va à nouveau être saisie dans la dispute, c'est le droit à l'homosexualité et à son affirmation, que cela soit clairement formulé ou non.

Les Gay games fourniront le support aux propos homophobes car ils focaliseront les positions entre un "nous" dominant (le "nous" hétérosexuel) qui se définit en opposition à "eux" (les homos). Il y aura homophobie car il y aura crainte exprimée par le "nous", crainte de "dérive", crainte de "perversion de l'esprit sportif", etc. Crainte, mais aussi haine, colère, insultes, moqueries à connotation sexuelle...

La fonction de l'homophobie dans ce cadre est claire: elle apparaît parce qu'il y a une menace perçue contre l'ordre des choses, l'ordre social et politique qui est aussi un ordre sexuel. Elle joue le rôle de révélateur de l'idéologie dominante. Non pas une idéologie politique, mais une idéologie bien plus largement partagée qui définit comment "doit" être le monde, par défaut, c'est-à-dire hétérosexuel (ceci est d'ailleurs le slogan de la journée nationale de lutte contre l'homophobie au Canada montrant un nouveau-né avec la légende suivante: "Présumé hétérosexuel").

remarque 2:

La polémique sur les Gay Games aura autant d'intérêt pour comprendre notre société que l'unanimisme (affiché) autour de la candidature pour Paris 2012. Il en effet aussi révélateur qu'un événement paraisse aller de soi (il allait de soit de dire que la tenue des jeux olympiques à Paris en 2012 était une bonne chose pour Paris et pour la France) qu'un autre événement à la fois similaire et distinct paraisse spontanément condamnable. Pourquoi, dans les deux cas, les réactions spontanées sont-elles à ce point partagées (oui aux JO, non aux Gay Games)?

S'il n'est plus besoin aujourd'hui de promouvoir l'intérêt des Jeux olympiques (alors qu'en 1924 lorsqu'ils eurent lieu à Paris les pouvoirs publics étaient loin d'être moteurs dans la défense du projet), c'est que les opinions ont appris que le sport possédait des valeurs. Ou plutôt, c'est parce que les valeurs du sport sont socialement privilégiées (performance, rendement, compétitivité, sélectivité, etc.)

Et si le sport possède des valeurs, pourquoi la tenue de jeux organisés par une communauté plurielle (la communauté des gays, lesbiennes, bi et trans) ne serait-elle pas une bonne chose? En quoi celle-ci dévoierait-elle les valeurs du sport?

remarque 3:

Le réquisitoire de Bernard Debré est exemplaire en ce que d'une part il contient toutes les idées reçues et les jugements de valeur spontanés sur les Gay Games et que, par ailleurs, il justifie la création de ces jeux communautaires (et avec lui, à sa suite, toutes celles et tous ceux qui reprennent les mêmes arguments).

Car si ces jeux ont été créés, c'est parce que des personnes ont vécu des discriminations en raison de leurs orientations sexuelles. C'est un affect négatif, une perception partagée, une expérience commune de l'homophobie qui a amené des athlètes hommes et femmes à se rassembler dans des jeux gays et lesbiens.

Certes, ces jeux assurent une fonction de revendication, du point de vue des instances qui les dirigent. Mais du point de vue des participants, il peut plus simplement s'agir de jouer au foot ou au rugby sans avoir à cacher son homosexualité par peur des représailles, des moqueries, voire des violences.

Les Gay Games ont été créés car les propos de Bernard Debré ont été tenus par d'autres, dès lors que des personnes homosexuelles ont revendiqué le droit à ne pas être discriminées en raison de leur homosexualité dans d'autres domaines que dans le domaine sportif.

remarque 4:

Les réactions condensées dans la tribune de Bernard Debré attestent sur ce point à la fois d'une crainte et d'une méconnaissance. Nombre des questions qu'il pose ne seraient pas posées s'il partait des faits (des Gay Games se tiennent tous les 4 ans depuis 1982, selon des modalités connues) au lieu de se nourrir de fantasmes (brève présentation des valeurs des jeux LGBT). Il ne se demanderait pas si "un certificat prouvant son orientation sexuelle" est nécessaire car tout le monde peut participer meme si ces jeux ont été impulsés par la communauté gay. Il ne s'inquièterait pas plus de savoir si de telles jeux constituent "une action illégale face à la loi française qui interdit toute discrimination", puisque précisément ils n'en produisent aucune.

Même si cela peut paraître contradictoire compte tenu de leur appellation, les Gay Games ne sont pas des jeux exclusifs. La participation relève du libre choix de chacun. Il n'est pas nécessaire d'être gay. Déjà, les jeux accueillent des lesbiennes et des gays, mais aussi des personnes bisexuelles ou hétérosexuelles, des transgenre ou des transexuel-le-s. La question de l'appartenance à une catégorie n'est pas posée a priori. Tout au plus est-elle prise en compte pour les classements, en vertu des classifications sportives habituelles (hommes/femmes). Ainsi, participer aux Gay Games ne suppose pas d'être gay, pas plus qu'une participation aux Jeux Olympiques n'implique d'être né à Olympie.

Les Gay Games se fondent en effet sur des valeurs qui sont non seulement affirmées mais qui donnent lieu à des choix de mise en oeuvre. Ils remettent en question les discriminations produites par l'organisation des institutions sportives compétitives. En ce sens, ils participent à un questionnement des évidences sociales qui rendent acceptables les hiérarchies instituées.

Ainsi par exemple, là où les grandes épreuves sportives sélectionnent les individus sur leur seule performance, les Gay Games privilégient la participation selon le désir de chacune et de chacun. La valeur-étalon n'est plus la performance établie en référence au record du plus haut niveau de pratique, mais le souci de se dépasser et de participer. Là où le sport traditionnel organise le cloisonnement des pratiquants par niveau, par âge, par sexe, les Gay games rendent possible le fait de pouvoir jouer ensemble. Des équipes mixtes (hommes-femmes) peuvent être inscrites, des personnes âgées, des personnes en fauteuil, des personnes malades, peuvent participer. Concrètement, ces jeux sportifs mettent en oeuvre la nature du sport selon Bernard Debré: "gommer les différences, pour que l'on puisse communier dans le même esprit". Tous les corps sont à la fête, les corps affaiblis comme les corps vieillis, les corps performants comme les corps maladroits.

Cela est rendu possible par différents niveaux de pratique (allant d'un niveau compétitif à un niveau ludique aux règlements adaptés). Cela est surtout rendu possible par une mise en question des évidences sportives et de la seule valeur de performance. Cependant, ces jeux ne renient pas la performance et des athlètes de bons niveaux participent à la fois aux jeux et épreuves organisées par les structures gay et lesbiennes ainsi qu'aux championnats organisés par les fédérations sportives.

Il ne s'agit pas d'un ghetto ou l'exclusivité est recherchée, mais d'un lieu et d'un moment qui rendent possible le partage d'une pratique ludique. Il n'y a pas de "contrôle de l'homosexualité" car le simple fait de participer atteste de l'acceptation de valeurs communes.

Les jugement de valeurs contenus dans le réquisitoire de Bernard Debré attestent au contraire d'une perception spontanée alimentée par la crainte. Parlant de "communautarisme dangereux", de "ségrégation intolérable", de "stigmatisation", de "repli sur soi", de "graves dangers de ces jeux homosexuels", il entretient la peur au lieu de se demander ce qui peut pousser une communauté à se rassembler. Dans un texte consacré à la peine de mort, Michel Foucault se demandait qui est dangereux? (à télécharger en pdf). La question se pose encore aujourd'hui. Qui est dangereux et pour qui? Les violences homophobes sont aujourd'hui connues (sos homophobie), y compris dans le sport. Que signifie le "repli sur soi" pour des populations ou des individus pris dans la peur d'être découverts et violentés pour ce qu'ils sont?

remarque 5:

Bernard Debré se demande: "Pourquoi n'y aurait-il pas des jeux réservés aux Noirs, aux chrétiens ou aux hétérosexuels ?" et d'autres après lui demandent pourquoi pas des jeux "pour riche ou pour pauvres, pour croyants ou pour athées, pour hommes, ou pour femmes exclusivement"?

Plutôt de se demander si bientôt d'autres jeux communautaires pourraient se développer, la question pertinente consiste à savoir pourquoi ces jeux existent, pourquoi ils ont existé ou pourquoi ils pourraient exister. Qu'est-ce qui a motivé leurs fondateurs et leurs organisateurs actuels? Mais aussi pourquoi se perpétuent-ils et enregistrent-ils un intérêt croissant (au point de donner lieu à deux manifestations mondiales en 2006: les Gay Games à Chicago et les Outgames à Montréal)?

S'il existe des jeux qui reposent et qui entretiennent la ségrégation au sein d'un système hiérarchisé alors ils sont condamnables. Comme ils le sont si, de fait, ils excluent d'autres catégories de personnes qui désireraient y participer. Ce n'est pas le cas des Gay Games ni d'aucune des rencontres organisées par les structures gay et lesbiennes

Si des jeux permettent que soient posées des questions de société, s'ils permettent le débat et qu'ils posent la question éthique de la différence et de ses usages sociaux, alors ils ont une pertinence. Si des jeux, par les pratiques qu'ils organisent et par les valeurs qui les sous-tendent, suscitent l'interrogation sur nos certitudes, alors ils participent au mouvement de la société. S'ils suscitent des réactions épidermiques, passionnelles, c'est qu'ils touchent à des dimensions du social aussi importantes que taboues.

A ce titre, souhaitons que ces jeux soient organisés à Paris en 2010 afin que le débat se prolonge, que la polémique enfle et que la société s'en saisisse.

Philippe Liotard, samedi 17 septembre 2005

Pour aller plus loin:

La fédération des Gay Games

Comité d'organisation Paris 2010

La fédération française

Les Gay Games. Chicago 2006

Les Outgames de Montréal. 2006

Lire de Daniel Borillo, L’homophobie, PUF, Coll. Que sais-je ?, Paris, 2000

de Julien Picquart, Pour en finir avec l'homophobie, Paris, Léo Scheer, 2005. L'ouvrage s'ouvre sur une question d'Eric Fassin "comment peut-on être homophobe?"

d'autres réactions aux propos de Bernard Debré ou à l'organisation des Gay Games à Paris 2010:

http://sebparis.over-blog.com/article-852451-6.html

http://gueblo.cobab.net/index.php/2005/09/20/13-bernard-debre-sur-les-gay-games-cachez-ces-pedes-que-je-ne-saurai-voir

HÉTÉROS FACHOS ?-CQFD