Ouest Europe - Justice et liberté. Lundi 1er avril 2030

Ludus pro Pace (1)

Le tirage au sort venait de tomber. Il devrait participer au tournoi de la balle au but débutant le soir même, au gymkhana trois jours plus tard et au parcours aquatique collectif en début de troisième semaine. Ça lui allait. Trois épreuves dont deux collectives, c’était un bon tirage. Aux derniers jeux, il n’avait participé qu’à l’épreuve d’équilibre. Il avait perdu assez vite.

Il avait un peu de temps devant lui avant les deux derniers tirages. Il est allé boire un café, seul, content d’être à Tegucigalpa pour un mois. Il est ensuite passé dans sa chambre récupérer son sac. Plutôt que de prendre la navette qui le mènerait au stade, il préféra y aller à pied pour profiter des rayons de soleil. Quelques gamins l’accompagnèrent bientôt, lui demandant d’où il venait dans une gerbe de sourires. Tout en marchant, il leur répondait en quelques gestes et le peu d’espagnol qu’il connaissait. Une fois au stade, il a gagné la salle d’appel d’où il a attendu que soit organisé le second tirage. Comme tous les athlètes de la balle au but, et à l’appel de son nom, il s’est présenté devant l’ordinateur qui lui a attribué le numéro trois. Au total, douze femmes et huit hommes venus des cinq continents tirèrent le même numéro.

C’était l’attrait de la balle au but. Parvenir à jouer ensemble était une chose relativement aisée. Mais c’était une autre paire de manche que de développer un plan tactique pour un jeu dont on découvrait les règles quelques heures avant la partie, avec des partenaires jusque-là inconnus, ne parlant pas la même langue et possédant un niveau de pratique très divers. C’était même, pour ainsi dire, le véritable défi.

Après ce tirage, il est resté un moment à observer ses partenaires. La Chinoise et les deux Indiennes paraissaient les plus concentrées, le Soudanais le plus détendu. Ils passèrent les maillots verts, shorts blancs et bas verts de l’équipe « trois ». À ce moment, les visages étaient plutôt souriants. Les regards participaient à l’accueil de chacun. Les mimiques indiquaient un sentiment mêlé de satisfaction, d’impatience et de légère timidité. Les paroles échangées testaient le degré de maîtrise des langues et inventaient un sabir provisoire.

Pendant les préparatifs, et avant le dernier tirage, il se souvenait du moment où il avait fait son choix. Promis à une brillante carrière professionnelle dans une ligue sportive, il avait cependant opté pour la Pro Games, organisatrice des « Jeux équitables »™. Ce fut un choix politique autant que personnel. Face au puissant Comité International Olympique, garant de la logique de l’affrontement, du rendement, de la performance hyperspécialisée et de leurs corollaires (l’entraînement intensif et la marchandisation des athlètes) la Pro Games avait été créée à l’initiative d’athlètes désireux de proposer un autre modèle de jeux corporels. Ils avaient fait ce pari fou à une époque, pas si éloignée, où le spectacle télévisuel reposait essentiellement sur ce qu’on appelait alors une télé-réalité promouvant l’élimination systématique et plébiscitée des plus faibles.

La Pro Games tentait, elle, d’établir une véritable égalité des chances entre les joueuses et les joueurs, non pas seulement réglementaire et utopique, mais concrète et économique. Ainsi, les pays du Sud et les populations les plus pauvres des pays les plus riches trouvaient là l’occasion de se rencontrer et de se mêler aux privilégiés. La participation des athlètes était entièrement financée par les retombées du spectacle et par le fonds de solidarité internationale créé à cet effet. L’équilibre Nord-Sud était réalisé jusque dans le choix des villes hôtes, au nom de l’idéal selon lequel tout le monde avait le droit de jouer, de profiter d’un spectacle et que personne ne pouvait s’approprier le corps d’autrui ni en tirer des bénéfices quelconques.

Le recours à des épreuves aléatoires, dont aucune n’était reconduite d’une année sur l’autre, maintenait le caractère ludique et la dimension conviviale qu’il n’était pas possible de trouver dans l’effort valorisé par les ligues sportives. En outre, cela permettait la participation de non-spécialistes, voire de novices. Cela rendait inutile, sinon superflue, la prohibition de certaines pratiques d’aides à la performance (diabolisées sous le nom de « dopage ») dont la détection engloutissait des sommes qui, à elles seules, permettraient de financer une bonne partie des « Jeux équitables »™. Dès lors qu’une épreuve pouvait donner lieu à la moindre spécialisation, dès lors qu’elle pouvait engendrer des logiques d’épuisement, elle était supprimée. Structurée horizontalement, la « Pro Games » organisait une seule épreuve annuelle, pas de grand prix, de championnat, ni de coupe. Cette épreuve était à l’initiative d’une section locale qui organisait les Jeux en toute indépendance et selon les spécificités locales. Les nombreuses manifestations culturelles et intellectuelles qui accompagnaient les rencontres faisaient de ce rendez-vous un moment important de la vie démocratique mondiale.

C’est pour ces raisons qu’il avait opté pour un contrat de travail au sein de la Pro Games. Il avait alors renoncé à la gloire éphémère, aléatoire et médiatisée d’une spécialisation sportive dans laquelle il avait pourtant excellé naguère. Mais, du même coup, il avait aussi évité la préparation physique monomaniaque et robotisée nécessaire à l’excellence médicalement assistée du sport spectacle. Il avait alors préféré une éthique en acte plutôt que l’éthique de la soumission promue par le mouvement sportif.

Au sein de la Pro Games, les valeurs se traduisaient par des mises en œuvre plutôt que par des discours : coopération, échange de compétences, partage des gains dont une partie était prélevée pour le fonds de solidarité... La victoire importait certes mais elle ne résultait pas nécessairement de l’affrontement. En parcours aquatique collectif, l’enjeu était par exemple de réussir ensemble une épreuve : sans chercher à désigner un vainqueur, il s’agissait au contraire de collaborer, de s’entraider, sans s’opposer à quiconque.



A l’heure dite, les équipes ont été appelées sur le terrain pour le dernier tirage. L’épreuve de tir au but de l’année se déroulerait à sept joueurs de champ, sans gardien. La configuration du terrain a été dévoilée. Les règles de marque, de manipulation du ballon et d’action des défenseurs sur les porteurs de balle ont été précisées. Un ballon a été distribué par joueur.

L’équipe trois s’est retirée dans son espace d’échauffement. Les visages se sont tendus, mais les sourires demeuraient. La tension venait de l’envie de bien faire, pas de la peur de perdre.

Pour sa part, il jubilait à l’imminence du plaisir de jouer.

(1) « Jeu pour la paix », en référence à la devise de l’union des sociétés de gymnastique de France qui, avant 1914 avait adopté la devise « Ludus pro patria ».