Le soixantième anniversaire d'Hiroshima fait la une des journaux français, au moment où des pressions s'exercent sur l'Iran visant à empêcher cet État de mener les recherches pouvant, à terme, lui permettre de se doter de l'arme nucléaire. Le soixantième anniversaire d'Hiroshima peut se lire comme celui de l'avènement des Maîtres du monde incarnés par l'État américain qui, depuis, tentent de modeler la planête à leur ordre économique, politique et morale.

Cet anniversaire peut aussi s'appréhender à partir du point de vue des victimes, anonymes, et des souffrances qu'elles ont endurées pendant plusieurs années. En cadeau d'anniversaire, les six premiers tomes de Gen d'Hiroshima (de Keiji Nakazawa) publiés à ce jour en France s'imposent. Car après avoir lu l'histoire de Gen, aucun reportage, aucun propos tenu sur Hiroshima n'aura la même signification. Et aucune idée reçue sur la bande dessinée japonaise ne tiendra. Gen est un manga aussi intelligent que poignant.

Le premier tome raconte les moments d'avant la bombe dans un Japon en guerre, persuadé de sa victoire. Il se termine par l'explosion et les premiers moments après l'impact.

Les tomes suivants narrent la vie de Gen et de ce qui reste de sa famille, les enfants errants, les irradiés mourants, et la pauvreté nouvelle de milliers de personnes sans abris, sans aide et sans argent.

Ce que nous livre Gen d'Hiroshima, c'est tout ce qu'a engendré la bombe et dont on ne parle jamais. Au-delà du grand éclair et de la destruction immédiate, Gen invoque les blessures à moyen et à long terme, du Japon d'après Hiroshima et Nagasaki, devenu terre d'expérimentation américaine et nouveau marché.

Une fois que l'on a commencé Gen, il est difficile de s'arracher à sa lecture. Les moments qui scandent l'histoire sont ceux du quotidien, de la débrouille, dans la quête d'un hébergement, de médicaments ou de nourriture. Mais chacun de ces moments devient extraordinaire face aux épreuves qu'impose la bombe, même à plusieurs mois voire plusieurs années de distance. La mort et toujours présente. Et face à elle, la résignation des victimes devant l'injustice et l'incompréhension.

Gen, lui, ne re résigne jamais. Dans le souvenir de son père, il trouve la force de pousser comme le blé, droit, même après avoir été piétiné. Il répond à l'injustice par la colère et le refus. Une saine colère. Un refus salutaire. Il bouscule les adultes et impose ses valeurs; il se bat, joue, rit et pleure; il impose un monde juste face aux lâchetés, un monde d'enfant face aux compromissions.

De plus, Gen ne tombe pas dans les stéréotypes et dans une vision binaire du monde avec d'un coté les forces du mal (les lanceurs de bombes) et de l'autre celles du bien (des Japonais vertueux et victimes). Au contraire, Gen exprime les contradictions de la société nippone. Il dénonce avec autant de forces les Américains et les Japonais. Après la bombe, l'absence de solidarité, la cupidité, l'hypocrisie, le mensonge guident le comportements des compatriotes de Gen.

La dénonciation porte surtout sur la stigmatisation dont les victimes de la bombe sont l'objet par les Japonais qui n'ont pas été touchés par le bombardement. Les survivants irradiés sont livrés à eux-mêmes; leur famille les laisse mourir par peur autant que par honte; ceux qui ont eu le visage brûlé et qui ont perdu leurs cheveux sont traités de monstre par ceux qui ont eu la chance de ne pas être exposés directement; les enfants leur lancent des pierres, se moquent d'eux. Les rescapés se terrent, honteux. Les survivants n'ont pas accès aux soins. Ils servent de cobayes humains aux Américains qui prennent position dès le 20 août et étudient les effets de leur massacre sur les survivants.

Pour tout cela, Gen est attachant. Et l'on pense à lui dès qu'est invoquée la bombe d'Hiroshima. Il en est même obsédant tellement la force de son témoignage traverse la fiction.

Gen a sept ans lorsque la bombe explose.

En ce six août c'est à lui que je pense, à ce petit garçon auquel Keiji Nakazawa a donné vie, au nom de tous les petits garçons et de toutes les petites filles, de tous les innocents d'Hiroshima

Keiji Nakazawa, Gen d'Hiroshima, Paris, Vertige Graphic 2003 Sept tomes traduits à ce jour (décembre 2005).

d'autres commentaires de Gen d'Hiroshima:

http://mudry.org/blog/2004/08/09/37-gen-dhiroshima

et un billet inspiré de la lecture du septième volume:

Torture et pouvoir

il est aussi possible de consulter la page consacrée à l'histoire peu connue d'Hiroshima et de Nagasaki, intéressante à la fois sur l'analyse et pour les nombreux commentaires qui suivent:

Hiroshima, Nagasaki: une histoire méconnue