La question du poil est anodine. Et à ce titre, elle est loin de l'être.
Le fait d'avoir des poils aux pattes, une touffe sous les aisselles et,
désormais, le pubis pileux peut se lire, lorsque l'on est une femme, comme une
faute de goûts. Il en va de même pour un homme, qui arbore un torse ou le dos
velus, tout comme le pubis pileux. 
En moins de quinze ans, c'est-à-dire à partir du milieu des années 1990, le poil est devenu l'ennemi intime. Des parties du corps jusque là épargnée par l'épilation ou le rasage ont été concernées par son éradication. Les jugements sociaux vis-à-vis de celles et de ceux qui n'ont pas l'épilation se sont durcis, associant la présence de pilosité à du laisser-aller.
Certes, depuis longtemps déjà, se raser les jambes ou les aisselles ou se faire épiler "le maillot" constituait des techniques d'entretien de l'apparence et de construction d'une féminité valorisée... Pour les hommes, le rasage s'inscrit dans un rituel quotidien de présentation de soi. Bref, les poils et les cheveux participent de l'élaboration des apparences. A ce titre, ils s'inscrivent dans des stratégies de présentation de soi. Ils participent également à la perception et au jugement d'autrui.
Sur ce thème, Stéphane Rose a récemment publié à La Musardine, dans la collection L'Attrape-corps dont je souligne l'intérêt de bien des titres, un essai intitulé Défense du poil et sous-titré Contre la dictature de l'épilation intime. (Stéphane Rose, Défense du poil. Contre la dictature de l'épilation intime, Paris, La Musardine, 2010). Il y condamne ce que d'autres nomment la tyrannie de l'épilation...
Ce qui est assez remarquable, c'est l'engouement qui a suivi la parution du livre et dont Stéphane Rose rend compte sur son blog. Certes, son statut d'auteur ET d'attaché de presse à la Musardine facilite le compte rendu et l'entrée dans les réseaux médiatiques. Mais le fait que l'on ait parlé autant de ce livre n'est pas lié seulement à l'entregent de son auteur. (voir notamment le dossier de Fauteuses de troubles: la Question#4: Poils)
Cela caractérise le questionnement qui naît de petits riens, dès lors que ces petits riens organisent une vision du monde, redéfinissent les critères de la féminité et de la masculinité ou encore contribuent à modifier le rapport de chacun-e à son propre corps.
Epilation et rasage ne correspondent pas à des modifications corporelles radicales, mais le corps modifié par le rasoir ou le peigne est un corps qui permet de se positionner socialement, un corps marqué qui permet de se démarquer.
Frédéric Baillette, dans "Organisations pileuses et positions politiques"
(Revue Quasimodo, n°6,
modifications
corporelles) a mis en évidence la manière dont l'affichage masculin du
poil, à travers la barbe et la moustache
organise les sociétés. Benoît Fliche avait étudié de son côté les stratégies
pileuses des Turcs vivant à Strasbourg (Benoît Fliche, « Quand cela tient
à un cheveu », Terrain, numero-35 - Danser (septembre 2000), disponible en
ligne ici). Le rapport de la
pilosité aux religions et aux normes de l'apparence est donc connu.
Les réflexions actuelles sur le poil rappellent en quoi l'intime est politique, au sens où les pratiques qu'il organise traduisent l'incorporation d'un ordre social: l'ordre des genres, l'ordre religieux, mais aussi l'ordre du désir, dès lors que le désirable se construit sur la mise en conformité avec les injonctions de la mode, de la beauté marchande et des représentations dominantes.
En ce sens, le poil constitue un bel objet pour penser le monde tel qu'il se fait, les relations entre individus, mais aussi la relation à soi.
Allez, je vais me raser la tête. Le reste, on verra plus tard.