Intitulées "Regards croisés sur le genre", les secondes Assises du Corps
transformé se sont tenues les 16 et 17 octobre 2009. Il s'agissait d'un
colloque qui a eu le mérite de permettre l'expression de certain-e-s expert-e-s
français-e-s du transsexualimse, confrontés à des chercheurs et chercheuses
interrogeant des réalités proches et à des actrices et des acteurs de la
transidentité. Ces Assises ont été quasiment essentiellement consacrées à la
question trans, et plus particulièrement à celle du changement de sexe. Des
approches historiques, juridiques, cliniques, psychanalytiques, sociologiques
ont ainsi été confrontées et croisées avec des analyses produites par des
femmes ayant réalisé le parcours transidentitaire.
Après la seconde journée (du 17 octobre 2009) voici de nouvelles
impressions. Des actes seront publiés qui donneront l'intégralité des
communications. Pour l'instant, il s'agit plutôt d'un compte-rendu qui exprime
mon regard sur ce qui s'est joué durant ces deux journées.
Pour la première, (du 16 octobre 2009), j'avais tenté de repérer les
tensions, de saisir le jeu des réactions de la salle face aux exposés, mais
aussi de percevoir ce qui, dans les propos des experts, pouvait être gênant,
voire choquant pour les actrices et les acteurs des transformations corporelles
liées à la transidentité.
La seconde journée des Assises promettait des échanges plus tendus ou, tout
au moins, portant sur les enjeux sociaux, politiques et éthiques de ces
transformations. Il faut dire qu'elle a tenu ses promesses.
C'est François Vialla, juriste, co-organisateur des Assises qui ouvre la
journée. Pendant qu'il s'adresse à l'assistance et avant que les premiers
intervenants ne prennent la parole, Colette Chiland porte à la
tribune un tract distribué le matin même à l'entrée de la Fac de droit par
PinkFreak’X qui a organisé en parallèle les
''Assises des Corps autogérés''. Le tract est intitulé Faux
experts/Vrais menteurs et s'en prend explicitement aux premiers
conférenciers de la matinée, à qui Colette Chiland a porté le document, et à la
dernière intervenante de cette même matinée, Colette Chiland elle-même. La
matinée commence donc par l'interpellation indirecte mais intrusive et ciblée
des « spécialistes » par les « militants ».
L'équipe qui prend la parole est composée d'un psychiatre (Bernard Cordier),
d'une endocrinologue (Catherine Brémont Weil), et d'un chirurgien plasticien
Marc Revol. cette équipe intervient à l'hôpital Cochin, à Paris où sont
réalisées 25 opérations de changement de sexe par an. Le débat est lancé.
C'est le psychiatre, Bernard Cordier qui prend la parole et qui la distribue
à ses deux collègues. Il commence: «Vous avez devant vous le gang des faux
experts dont le plus malfaisant est votre serviteur qui exerce la tâche
stigmatisante de psychiatre». Il présente l'équipe de la manière suivante:
«Nous sommes une équipe qui travaille sur l’énigme du
transsexualisme». Pour sa collègue, l'endocrinologue Catherine Brémont
Weil, c'est «une pratique dont nous n’avons pas à rougir», car elle
répond à la demande d'une «population souffrante». Selon elle, qui dit
«suivre le corps de 800 patients», «le transsexualisme est subi et
non pas choisi». Elle souligne qu'elle produit des prescriptions hors AMM
(autorisation de mise sur le marché), ce qui engage totalement la
responsabilité des médecins de l'équipe et la sienne propre. Le plasticien Marc
Revol intervient à son tour pour indiquer qu'il ne fait pas «des
transformations chirurgicales, mais des confirmations de genre.» Ce qui
est problématique pour le chirurgien dans ce genre d'intervention, c'est qu'il
ne s'agit pas d'une chirurgie du désordre qui aurait à ôter une tumeur par
exemple. Il n'y a au contraire aucune anomalie. Marc Revol se pose en
technicien du corps et dit faire «une grande confiance au psychiatre … pour
éliminer les contre-indications» et pour donner des avis sur les modalités
de la transformation. La position de praticien est rappelée. La pratique de
l'équipe de l’hôpital Cochin est, à ce titre observée par le Centre d'éthique
clinique de l’hôpital cochin, du point de vue des décisions qu'elle peut
prendre en matière de transformation hormono-chirurgicale.
Dans ce dispositif, on constate la place prédominante accordée au
psychiatre, les autres intervenants étant subordonnés à son diagnostic. Il
affirme ne pas adresser l’ensemble des patients qu'il reçoit en consultation au
professeur Revol et à madame Bremont, 10% souffrant selon lui d’une autre
pathologie. Car, pour lui, le désir de devenir autre et de passer pour cela par
une intervention chirurgicale, traduit nécessairement une pathologie, même s'il
nuance en disant qu'«en terme de maladie mentale, c’est assez
léger».
Oui, le débat paraît lancé en ce début de seconde journée, notamment celui
sur la psychiatrisation de la transidentité, relancé par Roselyne
Bachelot-Narquin, Ministre de la Santé, de la Jeunesse et des sports, qui a
annoncé le 16 mai 2009 la «déclassification de la transsexualité des affections
psychiatriques de longue durée». La parole est à la salle pour une série de
questions. La présence dans l'amphithéâtre de nombreuses personnes ayant vécu
tout ou partie du processus de transformation identitaire pour lequel officie
l'équipe médicale qui vient de s'exprimer augure d'un débat serré.
Le débat n'aura pas lieu. Pas vraiment, je veux dire pas à la hauteur des
enjeux ni à celle des questions ouvertes par l'équipe médicale. Il n'aura pas
lieu pour des raisons de configuration situant la prise et la circulation de la
parole au sein d'un rapport de force. La manifestation de l’autorité
universitaire s'est exprimée par la voix de François Vialla chargé de modérer
le débat. La manière dont il va l'ouvrir va exercer une violence symbolique sur
l'assistance.
«Je serai plus draconien que le professeur Mateu, hier»
commence-t-il. «Quand on pose une question On ne refait pas une conférence,
je vous demande de formuler votre question avec précision et concision. Nous
sommes dans une faculté de droit. Précision et concision du verbe. J’y
veillerai.» Cette intervention n'est pas sans conséquence sur les
interactions qui vont suivre. D'abord, il est évident que les personnes non
habituées à l'échange universitaire, celles qui, précisément, ne maîtrisent pas
le verbe, celles qui n'ont ni l'habitude de le manier comme la faculté de droit
l'enseigne, ni même simplement de prendre la parole publiquement, se retrouvent
dans une situation difficile. La violence symbolique du dispositif de
circulation de la parole s'exerce à plein. Dès la première question, le
psychiatre Cordier, visiblement agacé à la tribune, coupe une personne qui pose
deux question: «Excusez-moi, il y a quatre questions derrière». Il ne
répond pas à la seconde, indiquant que Colette Chiland le fera en fin de
matinée, indiquant en cela une capacité de visionnaire que les propos de
Colette Chiland contrediront. Les questions suivantes seront brèves. Le débat
n'a pas eu lieu. Pas encore
Anne-Gaëlle Duvochel, membre du GEsT (Groupe d'Etude sur la Transidentité)
intervient sur la double question de la psychiatrisation et de la
médicalisation. Elle souligne le fait que l'équipe médicale qui vient de
s'exprimer était sur la défensive. Ce simple constat indique la difficulté de
dialoguer. Il indique la difficulté de la rencontre et de la prise en compte
des différents points de vue. Malgré la bonne volonté, malgré le désir de bien
faire. Les individus impliqués (du côté du désir de soin ou du côté du désir de
construction de soi) réagissent avec leurs tripes autour de ce que le corps
transformé signifie pour eux: une prestation technique ou une étape vers la
reconnaissance de soi par autrui. Anne-Gaëlle Duvochel exprime pourtant bien le
fait que les personnes ne sont pas en cause, mais bien plutôt qu'une personne
qui veut aller vers la transsexualité, est aux mains du système, un système au
sein duquel la chirurgie est au centre. C'est parce que le processus de
changement d'identité suppose que soit portée atteinte à un corps sain que le
système de diagnostic psychiatrique et de prise en charge médical est élaboré.
L'opération est ainsi conçue comme un label de détermination dans le changement
d'identité, label nécessaire à ce que le juge consacre un parcours médical en
autorisant la reconnaissance de ce changement par l’état-civil.
La question qui se pose désormais à la médecine est la suivante: Que va-t-on
faire du transsexualisme, maintenant que ça n’est pas une maladie ?
L’intervention d’Anne-Gaëlle Duvochel situe l’opposition, le conflit, voire
l’affrontement entre les protagonistes de ces Assises du Corps transformé. La
psychiatrie constitue le sésame vers le changement de sexe, ce qui constitue
une «réponse folle à demande folle» selon Colette Chiland.
Il se passe quelque chose durant ces Assises. La rencontre a lieu mais le
débat ne parvient pas à se construire. Trop d'émotion interdit au savoir de
s'exprimer.
Ce qui se passe va s'exprimer en partie durant l'intervention suivante
introduite par François Vialla. En présentant l'intervention de Michel Levinet
(qui vient de co-diriger
''Les grands arrêts de la Cour européenne des Droits de l'Homme'') François
Vialla crée la rupture avec l'intervention précédente d'une actrice de la
transidentité. Michel Levinet est ainsi présenté comme celui qui, a contrario,
va porter sur la question transidentitaire «le regard froid et
objectif» du juriste.
Alors, quel est ce regard? Pour répondre à cette question, il faut
distinguer l'intérêt de l'analyse qu'a livrée Levinet des arrêts de la Cour
européenne des Droits de l'Homme de son attitude. L'analyse des arrêts
participe au débat sur la manière dont les sociétés voient la question trans.
En revanche, l'attitude adoptée, faite de provocation et de jugements de
valeurs glissés au détour d'un commentaire a conduit certaines participantes à
quitter la salle. Mais c'est à un autre niveau que son intervention est
intéressante: celui de l'objectivité du savoir, et, en l'occurrence, de
l'objectivité du droit. Le juriste peut-il revendiquer un «regard froid et
objectif»?
D'emblée, il affirme ne pas parler «sous le contrôle des
militants», dénonce des «propos simplificateurs», stigmatise une
«revendication polémique» qu'il associe aux revendications homosxuelles ou
sadomasochistes. Après les interpellations de la salle: «je suis à
l’Université, je dis ce que je veux». S'appuyer sur la liberté que
l'Université peut garantir à l'intelligence constitue un bel exemple de
rhétorique. Levinet, à l'évidence, adopte une position agressive, alors que les
médecins s'étaient placés sur la défensive. Pourtant, ce qu'il dit est loin
d'être inintéressant (et sera d'ailleurs repris et discuté en partie par
François Viallat et Marie-France Bureau l'après-midi, qui exposeront à leur
tour une autre vision du droit).
Ses propos permettent de saisir les conséquences de la sollicitation du
droit (et plus particulièrement de la Cour européenne des Droits de l'Homme)
après celle de la médecine par les personnes engagées dans un processus de
transformation identitaire de genre. Il présente les interrogations juridiques
considérables de telles démarches. «Tous les juges sont des créateurs de
droit par la jurisprudence. C’est la lecture que va faire le juge de
la Convention européenne des droits de l’homme qui va permettre le succès
de la sollicitation de la Cour par les transsexuel-le-s ». Il montre
notamment comment les lectures récentes affirment le droit de la
non-discrimination, de l’épanouissement personnel… le droit de chacun, en tant
que droit de l’homme à vivre selon le sexe désiré. La Cour européenne des
droits de l’homme doit répondre à un triple défi sous l’effet de ces
sollicitations. D'abord, elle doit (ou elle a dû) se prononcer à un niveau
étiologique interrogeant la nature-même du transsexualisme. Ensuite, elle doit
se positionner pour savoir ce qu'il en est de l'état-civil, notamment pour
savoir s'il n'y a pas d'infraction à la vie privée. Levinet constate une
évolution de la définition de la notion de sexe sous l’effet de ces
sollicitations. Enfin, le troisième défi consiste à se prononcer, en cas de
refus, sur l'atteinte à d'autres droits, comme celui de se marier, d'avoir des
enfants... L'analyse et la compréhension des arrêts de la Cour européenne est
donc incontournable. Levinet a alors fait une nouvelle remarque, passée
inaperçue, mais dont l'importance est grande, du point de vue du «regard
froid et objectif» du juriste.
Lors d'un commentaire des arrêts, il dit: «Pour faire plaisir, on va
utiliser un terme neutre, mais ça ne changera rien à mon point de vue».
Or, on n’utilise pas un terme neutre, en tant que spécialiste du droit
européen, à la tribune d'un colloque «pour faire plaisir», surtout
quand on a été présenté comme un représentant du « regard froid et
objectif » du droit. Levinet a d'ailleurs lui-même rejeté ce regard «froid
et objectif» en indiquant que «c’est la lecture que va faire le juge de ce
texte qui va permettre le succès de la sollicitation de la cour». S’il y a
lecture, il y a interprétation. S’il y a interprétation, il y a subjectivité.
Plus tard, Levinet : «Vous savez, il faut lire les arrêts, le
vocabulaire n’est pas innocent, il n’est pas anodin». Et bien justement,
le vocabulaire n’est pas innocent, il n'est pas anodin. il importe d'autant
plus qu'il ne soit pas choisi pour «faire plaisir».
Après avoir commenté quelques arrêts, Levinet déplore que «la convention
s’intéresse à l’évolution des mentalités» et interroge: «mais comment
peut-on la mesurer cette évolution?» Je ne sais pas comment la Cour
européenne évalue l'évolution des moeurs, mais ce que je comprends, c'est que
les arrêts rendus traduisent une lecture nécessairement subjective de la
Convention européenne des droits de l'homme et que cette subjectivité évolue en
fonction des transformations sociales. Dans un même cadre, il est donc possible
de lire les choses différemment. La question du droit et de la prise en compte
par le droit de nouvelles réalités sociales se pose à deux niveaux :
d’abord à celui de l’évolution de l’interprétation au sein du cadre juridique
mais aussi au niveau de l’évolution de ce cadre. Pour l'heure, il semblerait
que les arrêts rendus à la Cour européenne aille, en matière de transsexualité
dans le sens de la volonté des personnes «nouvelle religion de nos
sociétés» selon Levinet.
La question qui se pose alors est dans l’armement de la subjectivité des
juges, dans la manière de leur donner des outils de compréhension permettant de
guider le jugement. Ce qui se joue devant la Cour européenne, c'est aussi ce
qui se joue dans l'amphithéâtre des Assises du corps transformé, à un autre
niveau: le Conflit des subjectivités, avec d'un côté des subjectivités
institutionnelles (ou plutôt des subjectivités qui s'expriment au nom de
l'objectivité des institutions) et de l'autre les subjectivités singulières,
elles-mêmes orientées par des combats collectifs. La question posée est celle
de la légitimité de ces subjectivités. Celle des demandeurs d'une aide pour
leur transformation est rejetée du côté de l’imaginaire (terme utilisé pour
noter le caractère illusoire de la demande), du côté de «la subjectivité
pure et simple des intéressés». Mais les juges ne disent-ils pas le droit
par rapport à leurs propres imaginaires du juste?
La psychanalyste Françoise Wilder note d'ailleurs fort bien comment le fait
de parler de ce sujet (la transformation du corps du point de vue de l'identité
de sexe), c’est en devenir l’expert, si personne d’autre n’en parle. Elle
plaide pour la prise en compte des différents points de vue plutôt que pour
l'affirmation de certains d'entre eux qui, bardés de références scientifiques,
s'accordent une importance supérieure à celui des transsexuels, élaboré à
partir d'une expérience singulière.
Dans la foulée, Colette Chilland note qu'il est nécessairement
«difficile d’entendre parler à la troisième personne d’une réalité que l’on
vit à la première personne» (ce qui ne l'empêche pas de le faire). Et
pourtant la difficulté de l'échange se situe dans ce constat. Qui parle? Pour
qui? et au nom de quoi? Telles pourrait être résumées les grandes questions
posées par ces Assises. D'autant que se construit, par rapport à la posture,
par rapport à l'énonciation (à la première ou à la troisième personne) une
opposition identitaire. Les "nous" s'opposent au "eux" et aux "elles" qu'il
s'agisse du "nous" militant ou du "nous" savant. Colette Chiland l'illustre
quand elle dit: «le dialogue est difficile, voire impossible, avec les
militants activistes. Et nous le déplorons.» Pendant l’intervention de
Colette Chiland le mégaphone de PinkFreak’X se fait entendre. D’où je suis, je
ne comprends pas les slogans. Mais j’entends la sirène qu’ils activent. Le
bruit est perceptible au moment même où Colette Chiland déplorait
l’impossibilité du dialogue avec les «militants activistes». Ce qui est
intéressant dans son discours, c'est cette répartition en trois catégories. La
première qui n'est pas nommée mais qui est celle dans laquelle elle se situe,
la seconde est celle des patients (qui seraient les personnes ne posant pas de
problème et qui se conforment à la prise en charge médicale) et puis, dernière
catégorie, celle des militants, ces militants qui «veulent être considérés
comme des variations de la norme» et non pas comme des malades.
L'après-midi Marie-France Burreau défendra du point de vue juridique le
Droit à l’autodétermination, après que Camille Bernard, du GEsT, aura montré
dans une intervention alliant rigueur de l'analyse et émotion issue de
l'expérience que les actrices et les acteurs de ces transformations ont tout à
fait leur place dans le débat et peuvent y échanger à armes théoriques
égales.
Finalement, le débat a été posé.
D'abord, sur la place du droit dans la société et sur sa fonction sociale,
notamment dans la prise en compte des nouvelles réalités Ensuite, au plan du
savoir, entre le savoir constitué sur les transsexuels et le
savoir élaboré par les actrices et les acteurs. Enfin, au plan
politique, entre l’auto-détermination des acteurs et des actrices et
l’imposition des cadres juridiques, administratifs et politiques de la
normalité.
Pour prolonger le débat:
Un portail français sur la
transsexualité qui renvoie vers de nombreuses associations françaises
Un texte de Tom Reucher sur les Trans comme
experts
Un article d'Hélène Hazera dans Yagg:
"Trans’: retour sur un week-end de colloque et de contre-colloque à
Montpellier"