Les 3 et 4 décembre 2009, la Fédération Laïque de Centres de Planning
Familial de Belgique a organisé aux ateliers des Tanneurs, à Bruxelles sa
quatrième Université d'Hiver (voir le
programme). Elle a été consacrée à une analyse critique de l'éducation à la
sexualité et à la vie affective. C'est dans ce cadre que je suis intervenu,
pour une conférence intitulée:
« L'amour, le sexe, soi et les autres, à travers les nouveaux
moyens de communication: SMS, MSN, FB et autres GSM »
Cette conférence a été construite pour répondre au questionnement du
planning familial, tel qu'il a été formulé ci-dessous dans son
argument :
« L’éducation à la vie affective et sexuelle ne se limite pas à
l’apprentissage de la fécondité et de la contraception, des conduites à risques
ou des gestes techniques des relations sexuelles mais inclut forcément une
réflexion sur les valeurs et plus précisément sur la valeur que l’on donne ou
que l’on prête à l’autre et à soi-même.
Investissant l’espace de l’intime, l’éducation à la sexualité est éminemment
culturelle, sociale et politique. La société dans laquelle nous vivons nous
conditionne en effet fortement, à travers les lois édictées, les images
véhiculées par les médias et la culture, les discours religieux et moraux,
voire à travers les règlements d’écoles, etc. Le milieu familial et social,
premier lieu d’éducation, nous inculque de façon consciente ou inconsciente les
normes et les valeurs qui participeront à faire de nous des hommes et des
femmes épanouis dans leur vie amoureuse et/ou sexuelle et respectueux de celle
des autres… ou non. Et parmi les multiples acteurs qui construisent nos
connaissances, nos valeurs et in fine notre vie sexuelle et affective, les
professionnels des centres de planning familial.
En Communauté française de Belgique, ils ont en effet, notamment, pour
mission d’organiser des activités de prévention, afin de préparer les jeunes à
la vie affective et sexuelle et d’assurer l’information et de susciter la
réflexion auprès des adultes, sur ce thème. La Fédération Laïque de Centres de
Planning Familial a voulu prendre le temps d’une réflexion large sur le sens de
l’éducation à la sexualité au sein de la société. Et, à l’heure où les
politiques envisagent de généraliser l'éducation à la vie affective et sexuelle
à l’école, en questionner les objectifs, les influences et rôles respectifs des
différents acteurs, … et la pertinence. »
Décidément, il se passe plein de choses en Belgique. Et en matière de
réflexions et d'outils francophones, on pourrait même se demander si la
Belgique n'est pas en train de devenir une sorte de Québec européen sur les
questions d'éducation à la sexualité, de lutte contre les violences entre
partenaires, etc. L'enchaînement des universités d'hiver du Planning familial
fait apparaître comment les problèmes de société qui interfèrent avec
l'éducation sexuelle des jeunes sont appréhendés et non pas rejetés (2006: Le
plaisir, une question politique?; 2007: 35 ans de lutte entre militantisme et
professionnalité; 2008: Diversité d'univers. Sexualité et multiculturalité). De
même la brochure
Hypersexualisation. Trop, trop tôt, trop vite éditée par Latitude
Jeunes (Namur) et disponible sur le site de ressources ifeelgood.be, ou encore la rédaction et
la diffusion de la charte bye bye
préjugés, attestent d'une multitude d'initiatives en direction de publics
divers, initiatives mettant au centre les questions des rapports sociaux de
sexe, de la construction des genres, de la persistance des stéréotypes sexuels,
des préoccupations identitaires...
La question posée par la quatrième université d'Hiver du Planning familial
en Belgique est celle de la pertinence d'une éducation à la sexualité. En
France, l'éducation sexuelle est instituée par la circulaire du 23 juillet
1973, ou circulaire Fontanet qui institue une information sur la sexualité
(essentiellement en vue de prévenir les grossesses non désirées) et de manière
optionnelle une possibilité d'intervenir (en dehors de l'emploi du temps, sous
la responsabilité du chef d'établissement et avec autorisation des parents pour
les mineurs à l'époque âgés de moins de 21 ans) sur l'éducation sexuelle. La
circulaire établie ainsi la distinction entre d'une part une instruction (qui
consiste à transmettre des connaissances sur "comment on fait les bébés" pour
ne pas en faire) et par ailleurs une éducation, qui, elle, devrait intégrer une
discussion sur les normes, les valeurs, les significations associées à la
sexualité, dans le but d'aider les parents. Autant dire que si l'instruction a
pu par endroits être mise en oeuvre (en général par l'enseignant chargé des
sciences au moment du cours sur "la fonction de reproduction") la question de
l'éducation est restée bien sagement dans les tiroirs où les chefs
d'établissement avaient classé la circulaire.
Trente ans plus tard, la circulaire d'application du 17 février 2003
généralise et rend obligatoire (après plusieurs étapes) l'éducation à la
sexualité dans les établissements du premier et du second degré "à raison d'au
moins trois séances annuelles et par groupe d'âge homogène" (article 22 du Code
de l'Education).
Ceci étant posé, la question demeure de savoir ce qui se fait effectivement
dans les établissements secondaires. En l'absence de données précises sur ce
point, d'autre questions se posent: que peut-on faire? que doit-on faire?
comment le faire...?
Et puis une question plus simple, sans doute préalable aux autres: de quoi
parle-t-on quand on parle d'éducation à la sexualité ou d'éducation à la vie
affective?
La vie affective, la vie sexuelle sont des réalités qui s'apprennent,
pourrait-on dire, sur le tas, sinon sur le tard. Il s'agirait du résultat d'un
apprentissage que chacun ferait au fur et à mesure de son histoire et des
rencontres qui, depuis sa plus tendre enfance, la jalonnent. Il s'agirait donc
d'un apprentissage qui se ferait par soi, en relation avec autrui, un
apprentissage qui, loin d'être spontané, se ferait néanmoins sans que l'on n'y
prenne garde et parfois malgré soi. Bref, une construction individuelle qui
s'élaborerait dans un environnement social.
Et voilà que cette manière d'intérioriser la vie relationnelle, affective,
sexuelle doit être infléchie par des choix politiques. Voilà qu'une éducation
s'est constituée pour que l'apprentissage soit orienté, conduit vers quelque
chose d'autre, considéré comme souhaitable, ou tout au moins conduit en dehors
de certains chemins considérés comme problématiques.
La première journée de l'Université d'Hiver a montré l'importance de la
définition. Il importe donc de penser la notion d'éducation comme double
processus. Et dans un second temps, à partir de cette définition, de
s'interroger sur la pertinence et l'impertinence qu'il y a de mettre en oeuvre
un programme d'action visant à éduquer les jeunes générations à la vie
affective et sexuelle, c'est-à-dire, tout simplement à la vie.
Voilà d'où part ma contribution à cette université d'hiver. L'éducation est
un double processus de transmission/intériorisation d'une culture. La
transmission des éléments de la culture (qu'il s'agisse d'éléments objectifs ou
d'éléments subjectifs) se fait depuis les générations adultes, les institutions
et tous les médias vers les jeunes générations. L'intériorisation de ces
éléments se fait par les jeune générations qui vont se les approprier.
Déjà, on voit comment le processus est complexe. D'un côté une intention,
qui vise à transmettre des choses considérées comme importantes (des savoirs,
des modèles de comportements, des idéaux...). De l'autre une réception, qui
retient certaines de ces choses tout en les redéfinissant selon des manières de
penser, de sentir et d'agir propres à l'époque.
C'est sur cette rencontre que je suis intervenu, entre le désir des adultes
de contribuer à l'épanouissement et au bien-être des jeunes générations et
celui de ces dernières d'expérimenter leurs propres désirs selon des modalités
qui, précisément, ne sont pas nécessairement valorisées par les adultes. Cette
rencontre est aussi celle des espoirs (de l'éducation) et des angoisses (à
l'égard des jeunes générations). Travailler sur les nouveaux moyens de
communication, le web2.0, les téléphones portables (GSM), les réseaux sociaux
(tel facebook), les SMS et autres manières d'entrer (ou de rester) en
communication avec autrui permet d'articuler tous ces éléments. Cela permet de
faire émerger le fait que loin d'être des outils dont il faudrait se méfier,
ils permettent aux jeunes qui les manipulent d'expérimenter une vie
relationnelle par de nouveaux canaux se caractérisant par l'instantanéité,
l'ouverture au monde, l'ubiquité... La circulation des informations (sur le
sexe, sur l'amour, sur le couple, sur les filles et sur les garçons) permet aux
jeunes de communiquer et d'apporter des réponses aux questions qu'ils se posent
là où, trop souvent, les institutions(éducatives, de santé...) apportent des
informations à des problèmes formulés par elles-mêmes. L'auto-régulation
existe, les systèmes de contrôle collectif, les valeurs n'ont pas disparu et
proposent des garde-fous que les jeunes usagers construisent eux-mêmes.
Bien sûr, il y a des risques. Comme il y a des risques à entrer en couple, à
faire l'amour, à conduire un engin motorisé. Il y a des risques à s'exposer sur
Internet, comme il y en a à manipuler une scie sauteuse. Mais c'est aussi dans
l'usage de l'Internet et des réseaux sociaux que l'on apprend à être soi en se
confrontant aux autres, à livrer de soi ce que l'on désire montrer à autrui et
à recevoir d'autrui des retours permettant de devenir soi.
Eduquer (au sens de transmettre) suppose de savoir ce qui a déjà été appris,
notamment lorsque les apprentissages résultent d'influences diffuses comme cela
est essentiellement le cas en matière de vie relationnelle, affective ou
sexuelle. Par conséquent, avant de juger une "culture jeune", avant de
s'angoisser devant des usages qui nous dépassent ou dont nous n'avons pas
connaissance, importe-t-il d'observer. Sur le sexe, sur l'amour, les
adolescents et les adolescents savent des choses, sur les relations entre les
garçons et les filles aussi. Ce qui compte, en matière d'éducation, c'est de
s'appuyer sur ces réalités, qu'elles nous plaisent ou non, pour amener les
jeunes à emprunter d'autres chemins, si nous le jugeons utile et si les jeunes
eux-mêmes en perçoivent l'intérêt. Des normes sont nécessaires, des codes
comportementaux doivent être posés. Néanmoins, l'on sait qu'il sont d'autant
plus efficaces qu'ils ont été appropriés par celles et ceux dont ils vont
réguler les comportements.
Alors oui, le débat est ouvert en matière d'éducation. Et pour qu'il soit
fécond, regardons ce qui se passe. Sans nous affoler. Et écoutons de même ce
que les jeunes générations, toujours habiles à manier les outils que nous leur
avons légués par la révolution numérique, ont à nous apprendre.