Le 21 mai 2010,
l'IUFM de l'Université Lyon 1 accueillait la philosophe Judith
Butler.
Considérée comme une des spécialistes mondiales du genre, référence
incontournable de nombreux mouvements sociaux (gays et lesbiens,
transidentitaires) et politiques (queer), j'ai particulièrement apprécié les
tous premiers mots qu'elle a prononcés:
"Je ne comprends toujours pas ce que ça veut dire le genre. C'est toujours
une question pour moi."
Quand on sait que Gender Touble a été publié en 1990 aux Etats-Unis
(traduction française, Trouble dans le genre en 2005), l'interrogation ne
manque pas de souligner le travail constant de la pensée visant à comprendre un
phénomène.
Voici maintenant le texte que j'ai prononcé pour accueillir Judith
Butler:
Accueil de Judith Butler
Discours prononcé par Philippe Liotard, Chargé de Mission pour l’Egalité
entre les Femmes et les Hommes de l’Université Lyon 1 le 21 mai 2010
Je ne suis ni un spécialiste des Gender studies, ni des féminismes, ni des
mouvements homosexuels, ni des revendications transidentitaires, ni des
postures queers.
Pourtant, c’est avec un grand plaisir que j’accueille Judith Butler, au nom
de la Mission pour l’Egalité
entre les Femmes et les Hommes que m’a confiée Lionel Collet, Président de
l’Université Lyon 1. Parce que ses textes ont à voir avec l’égalité et que
c’est à ce titre que j’ai rencontré son œuvre, bien avant qu’elle ne soit
traduite en français (Gender Trouble est publié à La Découverte (Trouble dans
le genre) en 2005, 15 ans après sa parution aux Etats-Unis ; Bodies that
matter est publié aux éditions Amsterdam (Ces corps qui comptent) en 2009,
seize ans après leur édition originale). Plus précisément, j’ai rencontré son
œuvre parce qu’elle interroge la construction du genre à partir de celle du
corps. A partir des corps modelés par l’éducation mais aussi des corps exclus,
des corps marginaux, qui touchent à « l’invivable, l’inracontable, le
traumatique » (Ces corps qui comptent, p. 192).
Ma rencontre avec les textes de Butler s’est donc faite à partir de ces
corps dont Quasimodo pourrait être l’étendard, Quasimodo qui a donné son nom à
la revue qui m’a permis
d’interroger les normes corporelles à partir des déviances de l’art, de la
fiction, des modifications du corps… La manière dont s’est faite cette
rencontre associe pour moi Judith Butler à Donna Haraway (et son Cyborg
manifesto). L’une comme l’autre m’ont amené à questionner l’« ordre
sexuel symbolique » (pour reprendre la formule d’un groupe de recherche de
l’Université Montpellier III), à penser autrement, à envisager la pluralité des
possibles et surtout à comprendre ce qui se joue dans l’évidence de la
différence des sexes, de la construction des genres et des relations entre les
hommes et les femmes, ce qui se joue dans les sexualités, dans les bricolages
identitaires. L’une comme l’autre m’ont permis de saisir comment s’exercent les
pouvoirs : non seulement le pouvoir qui préexiste aux individus, mais
aussi le pouvoir que les individus possèdent, celui de penser et d’agir
autrement, y compris sur leur propre corps, sur leur propre identité. Avec
Quasimodo, et « ses boursouflures, ses gibbosités, ses boiteries », nous
prétendions nous dresser « contre les pourfendeurs de la licence
corporelle, et les adeptes des corps réglementaires » (Esmeralda, n°
1, 1996). D’une certaine manière nous étions, sans le savoir encore, sur des
positions que Judith Butler avait adoptées quelques années auparavant sur le
corps et sur un questionnement qui permettait de ne pas être surpris des
mutations auto-produites, par exemple, par Beatriz Preciado et rapportées dans
son ouvrage Testo junkie (Grasset, 2008).
L’honneur de recevoir Judith Butler, au nom de la mission pour l’égalité, je
le ressens aussi en raison de l’impact de son discours dans les revendications
à l’égalité des catégories les plus dominées ou les plus marginalisées dans
l’ordre du genre : les homosexuels des deux sexes, les mouvements
transidentitaires, queer et plus généralement tous les activistes de
l’identité, tous les artistes qui mettent en scène le genre de manière à en
pervertir les repères. Dans nombre de ces combats, Judith Butler est la
référence majeure, sinon l’argument.
Il y a d’ailleurs une sorte d’ironie à voir ainsi citer Judith Butler, elle
qui s’appuie tant sur des auteurs qu’Outre-Atlantique on apparente à la French
Theory (Derrida, Foucault, Lacan, Kristeva). Troubler le genre est ainsi
devenu, en France, un projet politique rationalisé par la référence à Gender
trouble, parfois contre Judith Butler elle-même. Les mises au point qu’elle a
faites dans Bodies that matter sur ses intentions et sur sa vision de la
performativité du genre introduite dans Gender Trouble sont absentes du
discours militant. D’ailleurs, à l’instar de Jacques Lacan qui disait que toute
sa vie il avait écrit pour lutter contre des malentendus et qu’en écrivant il
en produisait de nouveaux, Judith Butler termine fort lucidement l’introduction
de Ces corps qui comptent en disant, je la cite : « ce texte ne se
veut pas programmatique. Néanmoins, puisqu’il tente de clarifier mes
“intentions”, il paraît voué à produire une nouvelle série de malentendus.
J’espère tout le moins qu’ils seront productifs ». Ce que l’on peut dire
aujourd’hui, dix-sept ans après l’écriture de ces lignes, c’est que l’œuvre de
Judith Butler a sans doute produit les malentendus parmi les plus performants
socialement. C’est pourquoi il importe d’autant plus aujourd’hui – lors de
cette journée – de croiser les regards à partir de son œuvre en matière de
genre et d’éducation. Butler offre une voie pour penser les effets de
l’éducation par les effets du discours. Elle ouvre aussi une voie pour penser
la déconstruction des normes et des évidences à partir de la notion de
performativité qui se situe dans le langage. Ce que nous dit son œuvre, c’est
sans doute moins que tout individu peut « performer » son identité
selon une claire volonté que le fait qu’il est avant tout construit dans son
évidence de femme ou d’homme, dans l’évidence de l’hétérosexualité par l’anodin
du discours qui l’enveloppe dès sa naissance, à travers les détails les plus
insignifiants en apparence que contient ce discours dans lequel il est pris.
Enfin, en relisant la notion de pouvoir inspirée de Foucault, Judith Butler
invite à rappeler que l’éducation du genre peut sans doute se comprendre comme
la capacité à produire en chacun et en chacune le pouvoir d’être soi, avec,
malgré ou contre le pouvoir établi par le discours.
Au moment où, plus que jamais, les études de genre sont menacées dans le
cadre des maquettes des nouveaux masters préparant aux métiers de
l’enseignement, la présence de Judith Butler cet après-midi dans les murs de
l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres est une chance.
Je vous remercie.