anthropologie, corps, sexe, culture par philippe liotard - anthropo-body.com

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

mercredi 9 juin 2010

Débat autour de Sport et homosexualité, où est le problème (documentaire de Michel Royer)

Débat autour de Sport et homosexualité, où est le problème (documentaire de Michel Royer) Mairie du 7è Lyon (mardi 8 juin 2010) et Stade Geoffroy-Guichard Saint-Etienne (dimanche 13 juin 2010)

Beau débat le mardi 8 juin, en mairie du 7è à Lyon à partir du film de Michel Royer, Sport et homosexualité, où est le problème?

Organisé par l'association Homosexualités et socialisme, ce débat a donné lieu à un échange très intéressant avec l'assistance.

programmefootetdiversite-07-170610.jpgJe remets ça, autour du même film, ce dimanche, au stade Geoffroy Guichard, à Saint-Etienne. Le club local (l'ASSE) a en effet signé la charte contre l'homophobie dans le football proposé par le Paris Foot Gay, charte déjà signée par le Paris Saint-Germain, Auxerre et Nice. Ce débat prend place dans le cadre de la semaine "Foot et diversité. Tous différents, tous gagnants", organisée par la ville de Saint-Etienne, associée à la Licra.

Le programme en image: 2123_programmefootetdiversite.pdf

dimanche 23 mai 2010

Regards croisés sur l'éducation avec Judith Butler à Lyon, 21 mai 2010

Le 21 mai 2010, l'IUFM de l'Université Lyon 1 accueillait la philosophe Judith Butler.

Considérée comme une des spécialistes mondiales du genre, référence incontournable de nombreux mouvements sociaux (gays et lesbiens, transidentitaires) et politiques (queer), j'ai particulièrement apprécié les tous premiers mots qu'elle a prononcés:

"Je ne comprends toujours pas ce que ça veut dire le genre. C'est toujours une question pour moi."

Quand on sait que Gender Touble a été publié en 1990 aux Etats-Unis (traduction française, Trouble dans le genre en 2005), l'interrogation ne manque pas de souligner le travail constant de la pensée visant à comprendre un phénomène.

Voici maintenant le texte que j'ai prononcé pour accueillir Judith Butler:

Accueil de Judith Butler

Discours prononcé par Philippe Liotard, Chargé de Mission pour l’Egalité entre les Femmes et les Hommes de l’Université Lyon 1 le 21 mai 2010

Je ne suis ni un spécialiste des Gender studies, ni des féminismes, ni des mouvements homosexuels, ni des revendications transidentitaires, ni des postures queers.

Pourtant, c’est avec un grand plaisir que j’accueille Judith Butler, au nom de la Mission pour l’Egalité entre les Femmes et les Hommes que m’a confiée Lionel Collet, Président de l’Université Lyon 1. Parce que ses textes ont à voir avec l’égalité et que c’est à ce titre que j’ai rencontré son œuvre, bien avant qu’elle ne soit traduite en français (Gender Trouble est publié à La Découverte (Trouble dans le genre) en 2005, 15 ans après sa parution aux Etats-Unis ; Bodies that matter est publié aux éditions Amsterdam (Ces corps qui comptent) en 2009, seize ans après leur édition originale). Plus précisément, j’ai rencontré son œuvre parce qu’elle interroge la construction du genre à partir de celle du corps. A partir des corps modelés par l’éducation mais aussi des corps exclus, des corps marginaux, qui touchent à « l’invivable, l’inracontable, le traumatique » (Ces corps qui comptent, p. 192).

Ma rencontre avec les textes de Butler s’est donc faite à partir de ces corps dont Quasimodo pourrait être l’étendard, Quasimodo qui a donné son nom à la revue qui m’a permis d’interroger les normes corporelles à partir des déviances de l’art, de la fiction, des modifications du corps… La manière dont s’est faite cette rencontre associe pour moi Judith Butler à Donna Haraway (et son Cyborg manifesto). L’une comme l’autre m’ont amené à questionner l’« ordre sexuel symbolique » (pour reprendre la formule d’un groupe de recherche de l’Université Montpellier III), à penser autrement, à envisager la pluralité des possibles et surtout à comprendre ce qui se joue dans l’évidence de la différence des sexes, de la construction des genres et des relations entre les hommes et les femmes, ce qui se joue dans les sexualités, dans les bricolages identitaires. L’une comme l’autre m’ont permis de saisir comment s’exercent les pouvoirs : non seulement le pouvoir qui préexiste aux individus, mais aussi le pouvoir que les individus possèdent, celui de penser et d’agir autrement, y compris sur leur propre corps, sur leur propre identité. Avec Quasimodo, et « ses boursouflures, ses gibbosités, ses boiteries », nous prétendions nous dresser « contre les pourfendeurs de la licence corporelle, et les adeptes des corps réglementaires » (Esmeralda, n° 1, 1996). D’une certaine manière nous étions, sans le savoir encore, sur des positions que Judith Butler avait adoptées quelques années auparavant sur le corps et sur un questionnement qui permettait de ne pas être surpris des mutations auto-produites, par exemple, par Beatriz Preciado et rapportées dans son ouvrage Testo junkie (Grasset, 2008).

L’honneur de recevoir Judith Butler, au nom de la mission pour l’égalité, je le ressens aussi en raison de l’impact de son discours dans les revendications à l’égalité des catégories les plus dominées ou les plus marginalisées dans l’ordre du genre : les homosexuels des deux sexes, les mouvements transidentitaires, queer et plus généralement tous les activistes de l’identité, tous les artistes qui mettent en scène le genre de manière à en pervertir les repères. Dans nombre de ces combats, Judith Butler est la référence majeure, sinon l’argument.

Il y a d’ailleurs une sorte d’ironie à voir ainsi citer Judith Butler, elle qui s’appuie tant sur des auteurs qu’Outre-Atlantique on apparente à la French Theory (Derrida, Foucault, Lacan, Kristeva). Troubler le genre est ainsi devenu, en France, un projet politique rationalisé par la référence à Gender trouble, parfois contre Judith Butler elle-même. Les mises au point qu’elle a faites dans Bodies that matter sur ses intentions et sur sa vision de la performativité du genre introduite dans Gender Trouble sont absentes du discours militant. D’ailleurs, à l’instar de Jacques Lacan qui disait que toute sa vie il avait écrit pour lutter contre des malentendus et qu’en écrivant il en produisait de nouveaux, Judith Butler termine fort lucidement l’introduction de Ces corps qui comptent en disant, je la cite : « ce texte ne se veut pas programmatique. Néanmoins, puisqu’il tente de clarifier mes “intentions”, il paraît voué à produire une nouvelle série de malentendus. J’espère tout le moins qu’ils seront productifs ». Ce que l’on peut dire aujourd’hui, dix-sept ans après l’écriture de ces lignes, c’est que l’œuvre de Judith Butler a sans doute produit les malentendus parmi les plus performants socialement. C’est pourquoi il importe d’autant plus aujourd’hui – lors de cette journée – de croiser les regards à partir de son œuvre en matière de genre et d’éducation. Butler offre une voie pour penser les effets de l’éducation par les effets du discours. Elle ouvre aussi une voie pour penser la déconstruction des normes et des évidences à partir de la notion de performativité qui se situe dans le langage. Ce que nous dit son œuvre, c’est sans doute moins que tout individu peut « performer » son identité selon une claire volonté que le fait qu’il est avant tout construit dans son évidence de femme ou d’homme, dans l’évidence de l’hétérosexualité par l’anodin du discours qui l’enveloppe dès sa naissance, à travers les détails les plus insignifiants en apparence que contient ce discours dans lequel il est pris. Enfin, en relisant la notion de pouvoir inspirée de Foucault, Judith Butler invite à rappeler que l’éducation du genre peut sans doute se comprendre comme la capacité à produire en chacun et en chacune le pouvoir d’être soi, avec, malgré ou contre le pouvoir établi par le discours.

Au moment où, plus que jamais, les études de genre sont menacées dans le cadre des maquettes des nouveaux masters préparant aux métiers de l’enseignement, la présence de Judith Butler cet après-midi dans les murs de l’Institut Universitaire de Formation des Maîtres est une chance.

Je vous remercie.

vendredi 16 avril 2010

Un article sur le tatouage, les piercings et l'emploi

Une interview de Philippe Liotard parue récemment dans Entreprises et carrières, n°994, 23-29 mars 2010

"Tatouages et piercings: d'abord une affirmation de soi"

première partie:

E_C-994-itw_Liotard.pdf

seconde partie:

E_C-994-itw_Liotard_suite_.pdf

jeudi 7 janvier 2010

sport, homosexualité, homophobie: 2010 année pivot?

2010 s'est ouverte sur plusieurs articles dans la presse sur la question des homosexuel-le-s dans le sport. Après les polèmiques du dernier trimestre 2009 (match non joué contre le Paris Foot Gay, propos de Louis Nicollin ou David Douillet, etc.), un certain nombre de papiers et de reportages reviennent avec du recul sur ce qui se joue dans le sport et sur la difficulté de pouvoir y évoluer de manière sereine lorsque l'on est homo. L'article du Monde du 19 décembre 2009 sur la révélation par le rugbyman gallois international Gareth Thomas avait déjà ouvert la brèche

Le reportage paru dans le 20h de France 2 le samedi 2 janvier et le documentaire de Michel Royer diffusé le 4 janvier sur Canal + à 20h50 (dont on peut voir ici un extrait et l'article de Télérama) laissent penser qu'il est désormais possible, en France, non pas de "parler des homosexuels dans le sport", mais bien d'interroger la culture sportive dans ce qu'elle contient et diffuse d'homophobie ordinaire.

Alors, peut-être que 2010 (qui débute avec deux reportages à deux jours d'intervalle à des heures de grande écoute sur la difficulté à être homosexuel dans le sport) peut-elle être pour la France une année à partir de laquelle, les questions commenceront à se poser sur l'homophobie ordinaire des jeux et du spectacle sportifs.

quelques relais et commentaires sur le documentaire de Michel Royer

dans l'Humanité

sur le blog des Gay Games

mercredi 9 décembre 2009

Demeure du chaos - Dixième anniversaire

Ce soir 09/12/09, la Demeure du Chaos fêtait son dixième anniversaire. Ci-dessous le texte que j'ai lu à cette occasion: 10ansDDC

– Tu as peur du KO

– Non je n'ai pas peur du Chaos

– Tu as peur du KO. Tout le monde a peur du KO, même les boxeurs.

– Moi, je n'en ai pas peur. Je n'ai pas peur du chaos. Je n'ai pas peur des boxeurs.

– Tu as peur du KO parce que le KO c'est presque la mort, le KO c'est le comas.

– Je n'ai pas peur du chaos, parce que c'est la vie. C'est l'entrelacement des vies, des choses, des mondes. C'est le grand fratras.

– Tu as peur du KO parce que tu ne sais pas ce qu'il y a autour de toi lorsque ton cerveau se coupe

– Je n'ai pas peur du KO. Mon cerveau ne s'arrête jamais. Du chaos qu'il abrite, il produit des idées, des images, des mots; il produit du sens.

– Tu as peur du KO, comme tout le monde.

– Je n'ai pas peur du chaos. J'ai peur de l'ordre immonde du monde, de l'ordre qui s'impose au monde, à tout le monde. J'ai peur d'un ordre qui fait plier les faibles, ployer les justes, s'agenouiller les croyants, qui met KO les opposants.

– Tu as donc peur du KO...

– Non pas peur. J'ai peur de l'ordre qui mets KO ceux qui s'y opposent, celles qui y résistent.

– Tu vois, tu as peur du KO

– J'ai peur de la mort. Le KO c'est presque la mort. C'est le comas. J'en ai presque peur.

– Tu vois, tu en as presque peur.

– Mais je n'ai pas peur du chaos. Le chaos, c'est la richesse du désordre qui génère l'inattendu, l'improbable, l'impensable même. Je n'ai pas peur du chaos, je n'ai pas peur de l'amoncellement, de la juxtaposition, des mariages contre nature et des natures hybrides. Je n'ai pas peur de l'émergence aléatoire de liens invraisemblables.

– De quoi as-tu peur alors?

– De la mort je t'ai dit. J'ai peur de la mort. J'ai peur de l'ordre biologique qui nous conduit à la mort, de l'ordre politique qui justifie nos morts. J'ai peur de la mort des autres. J'ai peur de la mort des idées et du désordre qu'elles contiennent. J'ai peur du chaos de la chair quand il en sort des métastases. Je n'ai pas peur du chaos de la chair quand il produit l'orgasme.

– Tu as peur et tu n'as pas peur alors?

– Oui, j'ai peur. Mais pas du chaos en tant que chaos. J'ai peur de ce qu'il en sort. J'ai espoir en ce qu'il en sort. J'ai peur de l'ordre qui prétend que le chaos c'est le chaos, de l'ordre qui sait que le chaos c'est la vie et qui affirme que le chaos c'est la mort, pour contrôler la vie, pour juguler l'espoir.

– Tu as peur du pouvoir

– Non je n'ai pas peur du pouvoir, parce que le pouvoir c'est la puissance pratique, le pouvoir c'est ce que nous pouvons, contre les pouvoirs s'il le faut. Le pouvoir, c'est ce que nous sommes, c'est ce que nous faisons. Nous avons le pouvoir de changer le monde, de changer sa représentation, de changer le corps, de varier les plaisirs. Nous avons le pouvoir de dire non, le pouvoir de brouiller les cartes. Nous avons le pouvoir de croire.

dimanche 6 décembre 2009

Eduquer à la sexualité: enjeux et débats à l'école, comme ailleurs

Les 3 et 4 décembre 2009, la Fédération Laïque de Centres de Planning Familial de Belgique a organisé aux ateliers des Tanneurs, à Bruxelles sa quatrième Université d'Hiver (voir le programme). Elle a été consacrée à une analyse critique de l'éducation à la sexualité et à la vie affective. C'est dans ce cadre que je suis intervenu, pour une conférence intitulée:

« L'amour, le sexe, soi et les autres, à travers les nouveaux moyens de communication: SMS, MSN, FB et autres GSM »

Cette conférence a été construite pour répondre au questionnement du planning familial, tel qu'il a été formulé ci-dessous dans son argument :

« L’éducation à la vie affective et sexuelle ne se limite pas à l’apprentissage de la fécondité et de la contraception, des conduites à risques ou des gestes techniques des relations sexuelles mais inclut forcément une réflexion sur les valeurs et plus précisément sur la valeur que l’on donne ou que l’on prête à l’autre et à soi-même.

Investissant l’espace de l’intime, l’éducation à la sexualité est éminemment culturelle, sociale et politique. La société dans laquelle nous vivons nous conditionne en effet fortement, à travers les lois édictées, les images véhiculées par les médias et la culture, les discours religieux et moraux, voire à travers les règlements d’écoles, etc. Le milieu familial et social, premier lieu d’éducation, nous inculque de façon consciente ou inconsciente les normes et les valeurs qui participeront à faire de nous des hommes et des femmes épanouis dans leur vie amoureuse et/ou sexuelle et respectueux de celle des autres… ou non. Et parmi les multiples acteurs qui construisent nos connaissances, nos valeurs et in fine notre vie sexuelle et affective, les professionnels des centres de planning familial.

En Communauté française de Belgique, ils ont en effet, notamment, pour mission d’organiser des activités de prévention, afin de préparer les jeunes à la vie affective et sexuelle et d’assurer l’information et de susciter la réflexion auprès des adultes, sur ce thème. La Fédération Laïque de Centres de Planning Familial a voulu prendre le temps d’une réflexion large sur le sens de l’éducation à la sexualité au sein de la société. Et, à l’heure où les politiques envisagent de généraliser l'éducation à la vie affective et sexuelle à l’école, en questionner les objectifs, les influences et rôles respectifs des différents acteurs, … et la pertinence. »

Décidément, il se passe plein de choses en Belgique. Et en matière de réflexions et d'outils francophones, on pourrait même se demander si la Belgique n'est pas en train de devenir une sorte de Québec européen sur les questions d'éducation à la sexualité, de lutte contre les violences entre partenaires, etc. L'enchaînement des universités d'hiver du Planning familial fait apparaître comment les problèmes de société qui interfèrent avec l'éducation sexuelle des jeunes sont appréhendés et non pas rejetés (2006: Le plaisir, une question politique?; 2007: 35 ans de lutte entre militantisme et professionnalité; 2008: Diversité d'univers. Sexualité et multiculturalité). De même la brochure Hypersexualisation. Trop, trop tôt, trop vite éditée par Latitude Jeunes (Namur) et disponible sur le site de ressources ifeelgood.be, ou encore la rédaction et la diffusion de la charte bye bye préjugés, attestent d'une multitude d'initiatives en direction de publics divers, initiatives mettant au centre les questions des rapports sociaux de sexe, de la construction des genres, de la persistance des stéréotypes sexuels, des préoccupations identitaires...

La question posée par la quatrième université d'Hiver du Planning familial en Belgique est celle de la pertinence d'une éducation à la sexualité. En France, l'éducation sexuelle est instituée par la circulaire du 23 juillet 1973, ou circulaire Fontanet qui institue une information sur la sexualité (essentiellement en vue de prévenir les grossesses non désirées) et de manière optionnelle une possibilité d'intervenir (en dehors de l'emploi du temps, sous la responsabilité du chef d'établissement et avec autorisation des parents pour les mineurs à l'époque âgés de moins de 21 ans) sur l'éducation sexuelle. La circulaire établie ainsi la distinction entre d'une part une instruction (qui consiste à transmettre des connaissances sur "comment on fait les bébés" pour ne pas en faire) et par ailleurs une éducation, qui, elle, devrait intégrer une discussion sur les normes, les valeurs, les significations associées à la sexualité, dans le but d'aider les parents. Autant dire que si l'instruction a pu par endroits être mise en oeuvre (en général par l'enseignant chargé des sciences au moment du cours sur "la fonction de reproduction") la question de l'éducation est restée bien sagement dans les tiroirs où les chefs d'établissement avaient classé la circulaire.

Trente ans plus tard, la circulaire d'application du 17 février 2003 généralise et rend obligatoire (après plusieurs étapes) l'éducation à la sexualité dans les établissements du premier et du second degré "à raison d'au moins trois séances annuelles et par groupe d'âge homogène" (article 22 du Code de l'Education).

Ceci étant posé, la question demeure de savoir ce qui se fait effectivement dans les établissements secondaires. En l'absence de données précises sur ce point, d'autre questions se posent: que peut-on faire? que doit-on faire? comment le faire...?

Et puis une question plus simple, sans doute préalable aux autres: de quoi parle-t-on quand on parle d'éducation à la sexualité ou d'éducation à la vie affective?

La vie affective, la vie sexuelle sont des réalités qui s'apprennent, pourrait-on dire, sur le tas, sinon sur le tard. Il s'agirait du résultat d'un apprentissage que chacun ferait au fur et à mesure de son histoire et des rencontres qui, depuis sa plus tendre enfance, la jalonnent. Il s'agirait donc d'un apprentissage qui se ferait par soi, en relation avec autrui, un apprentissage qui, loin d'être spontané, se ferait néanmoins sans que l'on n'y prenne garde et parfois malgré soi. Bref, une construction individuelle qui s'élaborerait dans un environnement social.

Et voilà que cette manière d'intérioriser la vie relationnelle, affective, sexuelle doit être infléchie par des choix politiques. Voilà qu'une éducation s'est constituée pour que l'apprentissage soit orienté, conduit vers quelque chose d'autre, considéré comme souhaitable, ou tout au moins conduit en dehors de certains chemins considérés comme problématiques.

La première journée de l'Université d'Hiver a montré l'importance de la définition. Il importe donc de penser la notion d'éducation comme double processus. Et dans un second temps, à partir de cette définition, de s'interroger sur la pertinence et l'impertinence qu'il y a de mettre en oeuvre un programme d'action visant à éduquer les jeunes générations à la vie affective et sexuelle, c'est-à-dire, tout simplement à la vie.

Voilà d'où part ma contribution à cette université d'hiver. L'éducation est un double processus de transmission/intériorisation d'une culture. La transmission des éléments de la culture (qu'il s'agisse d'éléments objectifs ou d'éléments subjectifs) se fait depuis les générations adultes, les institutions et tous les médias vers les jeunes générations. L'intériorisation de ces éléments se fait par les jeune générations qui vont se les approprier.

Déjà, on voit comment le processus est complexe. D'un côté une intention, qui vise à transmettre des choses considérées comme importantes (des savoirs, des modèles de comportements, des idéaux...). De l'autre une réception, qui retient certaines de ces choses tout en les redéfinissant selon des manières de penser, de sentir et d'agir propres à l'époque.

C'est sur cette rencontre que je suis intervenu, entre le désir des adultes de contribuer à l'épanouissement et au bien-être des jeunes générations et celui de ces dernières d'expérimenter leurs propres désirs selon des modalités qui, précisément, ne sont pas nécessairement valorisées par les adultes. Cette rencontre est aussi celle des espoirs (de l'éducation) et des angoisses (à l'égard des jeunes générations). Travailler sur les nouveaux moyens de communication, le web2.0, les téléphones portables (GSM), les réseaux sociaux (tel facebook), les SMS et autres manières d'entrer (ou de rester) en communication avec autrui permet d'articuler tous ces éléments. Cela permet de faire émerger le fait que loin d'être des outils dont il faudrait se méfier, ils permettent aux jeunes qui les manipulent d'expérimenter une vie relationnelle par de nouveaux canaux se caractérisant par l'instantanéité, l'ouverture au monde, l'ubiquité... La circulation des informations (sur le sexe, sur l'amour, sur le couple, sur les filles et sur les garçons) permet aux jeunes de communiquer et d'apporter des réponses aux questions qu'ils se posent là où, trop souvent, les institutions(éducatives, de santé...) apportent des informations à des problèmes formulés par elles-mêmes. L'auto-régulation existe, les systèmes de contrôle collectif, les valeurs n'ont pas disparu et proposent des garde-fous que les jeunes usagers construisent eux-mêmes.

Bien sûr, il y a des risques. Comme il y a des risques à entrer en couple, à faire l'amour, à conduire un engin motorisé. Il y a des risques à s'exposer sur Internet, comme il y en a à manipuler une scie sauteuse. Mais c'est aussi dans l'usage de l'Internet et des réseaux sociaux que l'on apprend à être soi en se confrontant aux autres, à livrer de soi ce que l'on désire montrer à autrui et à recevoir d'autrui des retours permettant de devenir soi.

Eduquer (au sens de transmettre) suppose de savoir ce qui a déjà été appris, notamment lorsque les apprentissages résultent d'influences diffuses comme cela est essentiellement le cas en matière de vie relationnelle, affective ou sexuelle. Par conséquent, avant de juger une "culture jeune", avant de s'angoisser devant des usages qui nous dépassent ou dont nous n'avons pas connaissance, importe-t-il d'observer. Sur le sexe, sur l'amour, les adolescents et les adolescents savent des choses, sur les relations entre les garçons et les filles aussi. Ce qui compte, en matière d'éducation, c'est de s'appuyer sur ces réalités, qu'elles nous plaisent ou non, pour amener les jeunes à emprunter d'autres chemins, si nous le jugeons utile et si les jeunes eux-mêmes en perçoivent l'intérêt. Des normes sont nécessaires, des codes comportementaux doivent être posés. Néanmoins, l'on sait qu'il sont d'autant plus efficaces qu'ils ont été appropriés par celles et ceux dont ils vont réguler les comportements.

Alors oui, le débat est ouvert en matière d'éducation. Et pour qu'il soit fécond, regardons ce qui se passe. Sans nous affoler. Et écoutons de même ce que les jeunes générations, toujours habiles à manier les outils que nous leur avons légués par la révolution numérique, ont à nous apprendre.

jeudi 19 novembre 2009

Thierry Henry: "Il y a main mais je ne suis pas l'arbitre"

"J'ai triché? et alors, seul le résultat compte. La France est qualifiée". Voilà ce que pourrait dire Thierry Henry aujourd'hui.

Tous les moyens sont bons. Certes. Mais toutes les fins se valent-elles? Et quelles valeurs sont ici mises en avant?

Lire la suite...

vendredi 13 novembre 2009

Match de football contre toutes les discriminations Samedi 14 novembre 2009

Un match de football contre toutes les discriminations, c'est un projet ambitieux. D'autant que nombreuses d'entre elles restent inaperçues, tant par ceux qui les produisent que par ceux qui les subissent. Racisme, sexisme, homophobie, seront les discriminations contre lesquelles luttent les associations présentes. Après le refus de jouer du club de Créteil Bébel, les déclarations de Louis Nicollin, les écrits exhumés de David Douillet, on s'aperçoit que l'actualité alimente à échéance régulière la manifestation d'une suprématie masculine sexiste et homophobe qui trouve, dans le milieu sportif, un terrain d'expression favorable. Il produit même des discriminations spécifiques, réglementaires: les discriminations liées au niveau de pratique qui engendrent un traitement inégalitaire. Les bonnes équipes bénéficient des bonnes installations, les autres des installations "qui restent". Cette discrimination est admise et jamais discutée comme telle.

Je relais l'info: un match "contre toutes les discriminations":

communiqué de presse du Paris Foot Gay

Grand match de lutte contre les discriminations au stade Charléty le samedi 14 novembre 2009 à 15H

(entrée gratuite).

Suite au refus du club Créteil-Bebel de jouer contre notre club , nous organisons avec le soutien de la Mairie de Paris un match amical de lutte contre toutes les formes de discriminations, où les joueurs du Paris Foot Gay affronteront une sélection composée de représentants associatifs, de responsables politiques, d'anciens sportifs de haut niveau ainsi que de personnalités.

Le coup d'envoi, donné par notre marraine Agnès b., aura lieu à 15H, et sera précédé du discours de l'Adjoint au Maire de Paris chargé de la Culture, Christophe Girard.

Cet événement sera l'occasion pour les associations participantes de présenter leur travail militant au travers de la tenue d'un stand :

Act up - Aides - Culture Foot Solidaire - Fédération des Gay Games - FIDL - France Terre d'Asile - FSGL - Humanity in Action - Inter GLBT - LICRA - Nef des Fiertés - Ni putes Ni soumises - MRAP - Musifoot - SOS Homophobie - Sos Racisme - So Films - UEJF - Tjenbé Red.

Face aux membres du Paris Foot Gay, les joueurs de l'équipe b.yourself :

Franck Annese (So Films), Jean-François Dereck (humoriste) Mohamed Dridi (ancien champion du monde de Kickboxing)

Enoch Effah (triple champion du monde de Boxe), Patrice Finel (Conseiller général de Vigneux),

Pierre Henry (Directeur général de France Terre d'Asile), Anthony Kavannah (artiste)

Jean-Claude Mbvoumin (Président de Culture Foot Solidaire), Jean Vuillermoz (Adjoint au Maire chargé des sports).

Par ailleurs, la Ligue de Foot Professionnelle nous fera l'honneur de sa présence et sera représentée par Jean-François Thouvenot.

Enfin, le lever de rideau opposera l'équipe de journalistes de Libération à celle de France Info.

Nous vous attendons nombreux pour venir nous soutenir. "

mardi 10 novembre 2009

Chute du mur de Berlin, Histoire et Enseignement. Je n'étais pas à Berlin en 1989

En novembre 1989, j'étais enseignant au collège des Mureaux. Enseignant d'EPS, baskets, survet, casquette. Enseignant, donc et à ce titre, admis à passer le temps entre deux cours en salle des professeurs avec mes prestigieux collègues. Nous étions peu d’agrégés mais j’avais compris – que je le veuille ou non – qu’à ce titre je faisais partie d’une élite institutionnelle à défaut d'appartenir à une élite pédagogique.

En novembre 1989, j’étais donc jeune agrégé au collège Paul Verlaine des Mureaux. «Pour un premier poste t’es bien tombé» m’avait-on dit ironiquement. Oui, j’étais bien tombé. Je venais depuis Paris par le train en longeant la Seine et le collège portait le nom d’un poète.

En mai 1990, tout le monde savait que le Mur était tombé. Un jour que j’étais assis en salle des professeurs à lire, sans doute de la philosophie, de la sociologie, de l'histoire ou bien encore un roman, j’écoutais distraitement mes collègues professeurs d’histoire se plaindre des élèves. Je ne me souviens pas si les deux étaient agrégés (nous étions quatre dont deux d'histoire). Peu importe. Celui qui parlait l’était. Son savoir historique était immense, ou plutôt son savoir historique académique était immense. Il avait passé l’année à se plaindre des élèves, ces incultes parfaits qui savaient et comprenaient moins de choses qu’un jeune agrégé suffisant.

En mai 1990, donc, les élèves de troisième se préparaient au Brevet. Et ils posèrent une question à leur enseignant. Laissons-le raconter. Nous sommes, je vous le rappelle, en salle des professeurs du collège.

« Qu’est-ce qu’ils sont bêtes. Tu sais ce qu’ils m’ont demandé ? avait-il interrogé son collègue enseignant d’histoire lui-même qui ne savait pas…

« il y en a un qui m’a demandé :

— ''monsieur, qu’est-ce qu’il faut dire au brevet pour le Mur de Berlin ? '' — comment ça qu’est-ce qu’il faut dire ?

ben vous nous avez appris qu’il y a un mur et maintenant, il n’y en a plus… »

L’enseignant commente à son collègue : « Tu te rends compte ? Ils sont vraiment nuls ».

J’ai arrêté de lire. Je n’ai rien dit. Il n'y avait rien à dire. Juste sourire.

Je ne trouvais pas ça nul. Plutôt bien vu. Et en tout cas très révélateur du sens que prenait pour les élèves ce qu’ils apprenaient en classe. Bien sûr, fin 1989 début 1990, personne n’avait pu échapper à une telle information. Et il est plutôt rassurant de savoir que les élèves avaient fait la liaison entre le « vrai » Mur qui n’existait plus et le Mur « scolaire » dont ils avaient appris l’existence dans un chapitre de leur cours sur la Guerre froide.

Voilà mon souvenir de la chute du Mur. La surprise d’un enseignant face à la question naïve d’un élève qui lui indiquait pourtant comment se construit le savoir scolaire, contre le savoir que l’on se construit soi, avec les moyens du bord. L’élève en question avait pourtant bien appris au moins deux choses. D’abord sa leçon d’histoire, telle que le prof la lui avait faite et telle que son manuel d’histoire la racontait. Ensuite qu’au collège, ce qui compte pour avoir une bonne note, c’est de dire ce que l’on a appris au collège.

lundi 9 novembre 2009

Notre combat: Liberté de la presse, autonomie économique et débat démocratique

monde diplomatique 2009 octobre Dans Le Monde diplomatique d'octobre 2009, Serge Halimi signe un long article intitulé "Notre combat".

Il situe les enjeux de la presse indépendante dans une démocratie, à l'heure où ce qui est présenté comme de l'information est distribué gratuitement matin et soir aux entrées de métro et dans les gares. L'analyse des tendances actuelles est convaincante, y compris, et surtout, dans le rapport de la presse écrite à Internet et à la publicité. En clair, dans le modèle actuel, toute information rendue accessible par un quotidien ou un hebdomadaire, mais aussi par le Monde diplomatique, l'est uniquement parce que des lecteurs ont acheté un exemplaire en kiosque ou souscrit un abonnement. Le papier vendu autorise économiquement la mise en ligne.

Pour continuer à vivre au niveau d'exigence qui est le sien, Serge Halimi, rédacteur en Chef du Diplo (comme les habitués nomment le journal) ne se contente pas de décrire une situation et de l'inscrire dans une tendance lourde. "La question qui nous est collectivement posée est simple, écrit-il : qui d’autre que nous va continuer à financer un journalisme d’intérêt général ouvert sur le monde?» A le lire, on peut s'interroger sur la constitution de ce nous? Est-ce les journalistes du journal? Sans doute, mais pas seulement.

Dans ce "nous", Halimi associe bien sûr l'association des Amis du Monde diplomatique. Actionnaire à hauteur de 25% du capital de la société Le Monde diplomatique SA, l'association des Amis du Diplo constituée de lectrices et de lecteurs participe ainsi à l'indépendance du journal. Mais il associe également les kiosquiers qui exposent, voire réclament le journal, les enseignants qui font connaître le journal à leurs élèves et qui réfèrent aux documents annexes (Manière de voir, l'Atlas...), la presse alternative qui tire profit des informations produites par le Monde diplomatique… et bien sûr tous les lecteurs et les lectrices pas pressés, préférant le recul de l'analyse à la course au scoop, ou plutôt la mise en question des scoops successifs par un article réalisé grâce à un travail dans la durée.

La conclusion de l'article de Serge Halimi est militante. Elle expose un moyen simple de garantir l'Indépendance éditoriale du journal, de perpétuer la rigueur de l'analyse qu'il défend: aider le journal grâce à un don.

Par son appel au don des lecteurs, Serge Halimi va bien au-delà d'un appel à soutenir "son" journal. Il exprime un combat pour des valeurs dans lequel les modalités de la liberté relèvent de l'engagement de chacun, la garantie de la pluralité se construit dans un geste désintéressé (bénéficiant certes de la nouvelle loi sur la presse permettant de défiscaliser le don), le débat démocratique est rendu possible par la contribution des lecteurs aux moyens de production d'une publication affranchie des grands groupes marchands pour qui l'information est toujours associée à quelque chose à vendre.

Par cette initiative, Halimi rappelle la possibilité de s'engager dan un journalisme antiutilitariste (au sens du MAUSS, le Mouvement anti-utilitariste dans les sciences sociales) mais bien utile à la vie de la pensée et nécessaire au débat démocratique. C'est la raison pour laquelle il s'agit bien de "notre" combat.

Pour prolonger la discussion:

une critique de la soirée d'Arte du 11 février 2010 consacrée à l'Information et à Internet, sur le blog du monde diplomatique, Information 2.0

pour continuer, un n° de Manière de voir consacré à Internet et à la révolution culturelle qui semble en découler

- page 1 de 9